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(Note de lecture) Laurent Albarracin, "Cela", par Gabrielle Althen

Par Florence Trocmé

Confidences sur une pratique de lecture et sur ses accidents heureux

Albarracin cela
Il me faut bel et bien avouer que je ne lis que pour me nourrir. Ni l’érudition, ni ce qu’on appelle la « culture » ne parviennent à me motiver pour de bon. Je dois même reconnaître que, dans le métier qui fut le mien, les textes qui faisaient l’objet de mes cours, grâce, évidemment, à la générosité tacite de mes collègues, ont pratiquement toujours été de ceux dont il me semblait avoir besoin pour avancer. Même lorsqu’il s’agissait de questions imposées, ainsi, par exemple, celles qui figuraient aux programmes de littérature comparée de l’agrégation de lettres modernes. Les poètes, Shakespeare, Racine et Molière me revenaient comme de droit, alors qu’il n’y avait aucun droit du tout en la matière. Le résultat en était que j’étais la première étudiante de mes cours et, comme l’on sait, parfois la passion se partage. Sans le dire, je cherchais ma chose, à savoir de quoi la littérature se fait. Les étudiants cherchaient la leur, qui étaient, hors la préoccupation de leurs diplômes, sans doute différentes, mais nous cherchions ensemble.
Il y a cependant une seconde motivation à mes lectures : celle de savoir comment les autres, mes contemporains, s’y prennent pour penser et donc pour écrire. De temps à autres, une émotion me prend, m’intrigue, me tire de moi-même, et cette fois encore me fera avancer. C’est donc, indépendamment de la connaissance des autres et de ce qui marque notre temps, que j’en acquiers en revenir plus ou moins à la pratique qui précède.
J’en donne un accident heureux.
Sur mon bureau était posé un livre de Laurent Albarracin, au titre Cela, volontairement neutre. Je tardais à l’ouvrir. Mais voilà que le moment venu d’y aller voir, ces pages, et le livre en son entier, sont brusquement sortis du neutre. Voilà que, sous ce pronom, ce petit pronom vague, si ordinaire et plat, de notre langue, deux intentions, paradoxalement opposées, se dessinaient.
La première, partagée avec beaucoup d’autres poètes connus ou moins connus de la période, tient au refus de tout ce qui pourrait ressembler à un envol lyrique, ou à ces arcs de paroles qui dessinent comme un dais au-dessus de l’expérience, quitte à la sacraliser ou à la déguiser, refus évidemment éthique, refus du risque d’illusion, refus de tirer la couverture à soi et de s’en aller du côté de la grandiloquence. Du même coup, le petit pronom humble et vague se mettait à prendre sens.
Par parenthèse, que je dise ce que je crois : les marques, présentes ou absentes, du lyrisme ne disent rien de la qualité du poème. C’est que tout y est toujours permis, à condition que la parole y parle juste et ce peut être avec ou sans grands mots, avec ou sans grands gestes. Économie et pléthore peuvent en effet concourir au même degré de qualité dans l’énergie si spécifique du poème. Peu importe le bois qui sert au bûcher, il suffit qu’il se mette à brûler.
Mais le second versant de ce livre est de tenir à dire, derrière cette manière d’humilité de la parole, l’émotion d’une rencontre heureuse avec ce qui est, avec cela qui est, précisément, malgré le refus de l’interpréter autrement que par la dénomination la plus étroite et la plus neutre de ce pronom banal. Je ne peux que citer un poème et le citer en son entier :
C’est cela, c’est-à-dire que c’est ce que c’est, ce qui est, mais aussi comme l’expression de ça, justement, comme la confirmation qu’on attendait alors même que pourtant cela surgit le plus souvent inopinément. Ce qui se passe avec ce qui se passe, c’est que ça tombe parfaitement, ça vient avec le constat que c’est bien ça, qu’il est bel et bon que ce soit ainsi, puisque c’est ainsi, que c’est exactement tel que c’est, que ça s’emmanche en plein dans la situation. Avec cela, ce qu’il y a, c’est le sentiment d’une issue heureuse, aussi inéluctable qu’heureuse, et c’est cela qui est heureux.
Oui, la langue employée est la langue parlée. Oui, ce qui est n’est pas décrit. Oui encore, le propos est abstrait et explicatif. Mais voici que c’est d’un trajet intérieur qu’il s’agit. Que c’est une émotion qui se dit, et, plus étonnant encore, que cette émotion est heureuse – enfin une émotion heureuse ! – et que c’est celle d’une coïncidence, je voudrais presque employer, comme dans la langue mystique, le mot de rencontre au masculin.
Car la littérature, encore qu’elle en soit économe, ne renonce pas tout à fait à évoquer la jonction heureuse d’un sujet et de ce qui le comble. Il y faut simplement beaucoup de circonspection, parfois de rouerie. Peut-être Laurent Albarracin se sert-il en ce sens de ce que son pronom démonstratif a de vague, tout démonstratif qu’il soit pourtant, et, pour autant susceptible de montrer et de démontrer, mais on ne sait quoi au juste. Nous revenons ainsi à l’un des courants de la grande tradition.
Par exemple, ce sera un magnolia…
Mais se souvient-on que d’autres ont parfois relaté la même aventure intime, ainsi le Joyce des épiphanies du début D’Ulysse, ou le Proust des clochers de Martinville. Et les poèmes de Cela d’évoquer chacun, quand ils ne tentent pas de préciser la nature de l’émotion qui les précède, les occasions de l’expérience, le magnolia, en effet, ou la lune, une certaine lumière, le ciel, le bleu du ciel, mais aussi bien telle écuelle de fer rouillé : Il faut que le fil soit ténu, incassable pour que cela s’accomplisse. C’est bien aussi le « c’est cela » indescriptible provoqué par les formes d’art justes, un « c’est cela », un oui sans quoi ni rien d’autre que ce oui.
Qu’il faille sensibilité et attention pour en saisir l’insistance heureuse en est à coup sûr le préalable obligé, mais il n’est peut-être pas de poésie sans vertu d’attention. En tout cas, les deux attitudes antagonistes de l’attention à ce qui vibre et le refus d’en rien dire et peut-être d’en rien faire, sauf à s’en réjouir, à les remarquer et à les désigner, ouvrent à la profondeur de champ de ce livre, et peut-être, sans l’élucider, en posent une part de mystère, si l’on peut dire par le menu.
Me reste, et je le regrette, à revenir à ma confidence. Cela est paru à l’automne 2016. Depuis, Laurent Albarracin en a publié un nouveau, Broussailles, en mai 2017, à L’Herbe qui tremble. Je suis en retard et m’en veux, mais les livres demeurent et ils transmettent dans la durée l’émotion qui les a fait naître.
Gabrielle Althen

Laurent Albarracin, Cela, Rougerie, octobre 2016, 64 p. 12€.


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