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14-18, Albert Londres : «Trois années n’ont pas diminué l’émotion»

Par Pmalgachie @pmalgachie
14-18, Albert Londres : «Trois années n’ont pas diminué l’émotion» Alsace !
(De l’envoyé spécial du Petit Journal.) Thann, 15 septembre. Pleine de grâces, l’Alsace, partout où le soldat de France s’est présenté, tant qu’elle peut, lui ouvre ses bras. Ce que nous faisons pour elle est bien, mais ce n’est pas d’administration que nous vous parlerons. Si nous n’avions eu que le projet de vous raconter comment on organise la vie matérielle de la partie de cette province redevenue heureuse, nous serions allés dans un bureau au milieu de cartons verts, aurions entassé des notes, puis aligné des statistiques ; or, c’est dans les villes, les villages, que nous nous sommes promenés, c’est l’air libre des vallées que nous avons respiré ; et, ainsi, ce fut bien plus beau, car ce n’est pas ce que nous faisons pour elle, mais ce qu’elle fait pour nous que nous avons vu. Cette Alsace, arrachée à sa chaîne, accourt maintenant, toute joyeuse au-devant des sauveurs. Soyez de leur sang, à n’importe quel titre et vous aurez son sourire. Vous ne l’aurez pas parce que vous le provoquerez ; il viendra de lui-même et de loin au-devant de vous. Ce n’est pas le partisan qui s’exprime de la sorte, c’est le voyageur. Un homme circule et, parce qu’il est Français, verra les visages s’illuminer, les portes s’ouvrir, empressées, et la main qu’il serre rester avec émotion dans la sienne. À chaque pas, l’âme éparse de l’Alsace, d’un geste qui s’abandonne, se penchera sur son épaule ; les deux grands nœuds noirs battent toujours pour lui. L’accueil Circulons donc. Foulons ce sol. Trois années n’ont pas diminué l’émotion que vous en ressentez ; d’autres années ne l’amoindriront pas davantage. C’est de la terre reconquise. Dès qu’avec elle vous êtes en contact, elle vous communique le choc, et quelque chose qui ne cessera plus se met doucement à vibrer, et nos soldats en sont tout autres. Ne nous détournons pas, ce n’est pas nos soldats que nous voulons rencontrer aujourd’hui, ce sont ceux qui les aiment. Ceux qui les aiment ont des fils, et tous ces jeunes flâneurs de la rue sont en culotte rouge. C’est une fantaisie que se payent ces mères. La culotte du Français qui n’est plus rouge depuis longtemps, l’est restée pour eux. Ils l’ont vue ainsi quarante-quatre ans, ils ont rêvé tout ce demi-siècle d’en habiller leurs gamins, et quand l’heure arrive, les Français se mettent en bleu ! Ce n’était pas possible, c’était décolorer leur joie ; ne nous suivant pas dans nos progrès, ils ont taillé l’ancien drap. C’est pourquoi l’on voit, plantés sur les places, un tas de petits derrières garance, très fiers. Étiez-vous allés à Strasbourg ? Quel que soit le magasin où vous entriez, on vous reconnaissait de suite comme Français ; la figure s’éclairait toute pour vous accueillir, et l’Alsacienne, ne voulant pas séquestrer cette joie pour elle seule, criait immédiatement dans l’escalier : « Un Français ! » Rapides, ses parents descendaient et venaient s’épanouir à leur tour. Les magasins de l’Alsace désenchaînée sont pareils. Arrêtez-vous à Thann, à Dannemarie, à Massevaux. On ne criera plus : « Un Français ! », l’accueil du visage sera aussi clair. Que voulez-vous ? Une carte postale ? On se dégagera précipitamment de son comptoir et si vous le désirez, pendant un quart d’heure, on vous donnera du charme pour votre sou. Avez-vous faim ? Le patron gagnera sa cuisine, et appelant à lui son art, vous confectionnera avec amour le repas ; sa fille, qui sera montée revêtir son plus neuf corsage, vous le servira. Elle présentera sa joie en même temps que les plats. La visite de Pétain L’Alsace n’est pas qu’heureuse, elle est déjà installée dans la France. Et je vais vous en faire la preuve par une histoire. Hier, Pétain s’y promenait. Les habitants qui, de même que les enfants, sautent sur tous les prétextes pour mettre leur habit neuf, se précipitent sur toutes les occasions pour sortir les drapeaux, avaient pavoisé. Un vieux, une heure avant, ne l’avait pas fait ; cependant, à la dernière minute, il planta ses trois couleurs. C’était curieux. Ce vieux était un farouche Français. Il avait eu mille rencontres avec les Allemands qui n’avaient pu le réduire ; c’était le « Quand même » du village et il n’avait pavoisé que d’une main ! Le général en chef passe : « Vive Pétain ! Vive la France ! » Tout le monde le crie et le recrie, tout le monde excepté le vieux. Il regardait la manifestation du coin de l’œil. Un de ses voisins, renversé, le touche du bras : — Alors, tu ne cries plus : « Vive la France ! », toi ? — Bah ! fait le vieux, c’était bon du temps des Boches. Je vais perdre ma route pour vous conter une seconde histoire. Je ne la perdrai, d’ailleurs, pas plus que cela, puisque c’est à Massevaux que je vous conduirai. Nous partirons de Thann, de sa cathédrale, de sa cathédrale à qui les Boches ont refait la toiture avec des mosaïques d’un vert et d’un jaune que je vous recommande. Nous arriverons à Massevaux pour y trouver notre histoire. C’est par l’histoire que l’on connaît la vie des peuples. C’est pourquoi je vais vous dire encore la mienne. Elle s’appellera : la fiancée de Massevaux. Parmi les jeunes filles de la ville, l’une d’elles, depuis longtemps, vivait plus fière que toutes les autres. Le bonheur l’habitait, elle passait comme un rayon. Elle avait pour cela un motif : c’est que son fiancé à elle s’était échappé de la serre allemande : il était parti servir en France et avait gagné son étoile. Portée par une joie intérieure qui irradiait, elle vivait : un jour, un de ces jours terribles où tout se finit, le fiancé est tué. Massevaux l’apprend et Massevaux, d’une seule pensée, se tourne vers la douleur de la jeune fille. Le lendemain, la jeune fille, faisant son même chemin, traverse la ville. Elle n’était pas écroulée sous le chagrin, elle n’était pas défaite. Massevaux se dit : « Peut-être ne le sait-elle pas ? » Massevaux apprit qu’elle le savait ; alors, quelqu’un lui demanda : — Comment se fait-il, vous qui n’existiez que par l’amour de votre fiancé, que vous voici sans larmes et encore si droite ? — C’est, répondit-elle, que je ne puis pas être désolée ; mon fiancé est tué, c’est vrai, mais l’armée française est toujours là. Elle est toujours là, ayant conquis la dernière hauteur, face à la plaine d’Alsace, agrippée à l’Hartmanswillerkopf, chauve de tous ses sapins tragiques.

Le Petit Journal

, 19 septembre 1917.
Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:
14-18, Albert Londres : «Trois années n’ont pas diminué l’émotion»
Dans la même collection
Jean Giraudoux Lectures pour une ombre Edith Wharton Voyages au front de Dunkerque à Belfort Georges Ohnet Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes Isabelle Rimbaud Dans les remous de la bataille

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