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(Entretien) avec Yvan Mignot, par Liliane Giraudon : Traduire Khlebnikov"

Par Florence Trocmé

TRADUIRE KHLEBNIKOV

Khlebnikov
Chez Verdier apparaît cet automne un livre important et qui pour plusieurs d’entre nous sera l’événement de la rentrée : Velimir Khlebnikov Œuvres 1919-1922*.
Poète et traducteur du russe, Yvan Mignot s’est attelé à cette tâche considérable, nous restituer la langue VK. Pour ce contemporain de Maïakovski et de Mandelstam, témoin d’un siècle fracassé « les voyelles sont algébriques ; ce sont des grandeurs et des nombres. Les consonnes sont de morceaux d’espace… » …
Dans ce qu’il reste d’un entretien aux questions effacées, Yvan Mignot nous éclaire sur sa rencontre avec la poésie de Khlebnikov et sur quelques notions usées comme « futurismes » et « avant-garde ». Il nous rappelle aussi comment celui qui déclarait « JAMAIS / je ne serai un homme de pouvoir »  fut un lecteur de Mallarmé…
Liliane Giraudon

J’étais en licence de russe et pensais alors à Maïakovski, mais, mais il y avait Frioux qui avait fait un Maïakovski et je suis alors tombé, si je puis dire, dans les Lettres françaises, le 28 octobre 1965 sur le premier texte publié de Vélimir Khlebnikov La tentation du pécheur qu’Elsa Triolet, la sœur de Lili Brik, y avait traduit, et qu’elle reprendra dans l’anthologie de la poésie russe qu’elle a dirigée. Un 28 octobre - date de naissance de Khlebnikov.
J’ai alors commencé à lire les cinq tomes introduits par Tynianov. Avec bien des difficultés de langue. Puis je suis parti à Moscou 1967-1969 où j’ai rencontré Lili Brik, Stépanov et surtout le fils de l’auteur du Train blindé Viatcheslav Ivanov, linguiste et sémioticien avec lequel j’ai longuement discuté et qui m’a offert des photos des manuscrits. Je voyais aussi très souvent le peintre Maï Mitouritch, neveu de Khlebnikov.
Le premier qui a publié des traductions miennes de Khlebnikov, c’est Tzvetan Todorov que je connaissais du temps où il préparait son recueil sur les formalistes russes et vivait dans un hôtel qu’avait hanté Baudelaire. Deux numéros de Poétique en 1970.
Puis Léon Robel qui avait été mon professeur aux Langues orientales m’a présenté à Jean-Pierre Faye et aux gens de Change. J’ai participé au N°6 La poétique la mémoire réalisé par Jacques Roubaud et au N°8 Oppression violence par Jean-Claude Montel.
Et en 75 Action Poétique m’accueille au comité de rédaction après avoir publié un numéro où se rencontrent à nouveau Khlebnikov et Mandelstam. Dans la revue étaient présentes la poésie, mais aussi la psychanalyse et la linguistique. Après ce sera Banana Split, IF, Camion et Europe.
Rencontre, grâce à Hélène Châtelain et Armand Gatti, avec Léonid Pliouchtch, fin lecteur des poètes de langues russe et ukrainienne. Nous avons beaucoup lu et divagué ensemble. D’abord avec Harms, ensuite avec Khlebnikov.
Sans toutes et tous celles et ceux-là ce volume n’aurait pas vu le jour.
J’aimerais m’attarder sur quelques mythes, non ceux des Orotches de l’aire chamanique qui ont intéressé Khlebnikov mais ceux qui ont cours dans le public cultivé et sont étrangers à l’analyse menée par Claude Lévi-Strauss.
En 28 Tynianov ce fin lecteur ouvrait ainsi le tome premier des Œuvres, les cinq volumes qui ont survécu au blocus de Léningrad.
« Il ne faut ranger cet homme dans aucune école, dans aucun courant. Sa poésie est aussi unique en son genre que la poésie de n’importe quel poète... il vivait d’une liberté poétique qui, dans chaque cas précis, était une nécessité. »
Et, poursuit-il : « ... il existe une littérature en profondeur qui est une lutte pour une vision nouvelle et s’accompagne de succès stériles, de nécesssaires « erreurs » conscientes, de révoltes décisives, de pourparlers, de batailles et de morts. Et les morts en cette affaire sont des morts véritables, non métaphoriques. Les morts d’hommes et de générations ».
Il y a certains vocables qui ont divisé, puis ils ont perdu toute acuité. Ainsi dès qu’on parle d’un moderne on le conjoint à l’avant-garde. Il n’est pas vain de revenir à la Chanson de Roland où, si Ogier de Denemarche est « en l’ansguarde », c’est Roland qui se tient en la reregarde et qui « par grand honur se fist resgarder ».
D’ailleurs en Russie à l’époque on n’évoquait pas la guerrière « avant-garde », on disait les « gauches », d’où plus tard en un environnement quelque peu différent le titre de la revue maïakovskienne « Le front gauche de l’art ». Il serait temps d’abandonner le bronze des monuments, de quitter la pensée massive et balourde pour s’intéresser aux menus poètes de l’arrière-garde, ainsi que Aïgui l’a fait, par exemple aux « ego-futuristes » Ignatiev, Gnédov et, à des poètes des années 20-30 inconnus ici, comme Artiom Vesioly ou Pavel Vassiliev.
Bref ce terme avant-garde est un ustensile de rangement pratique, destiné aux rayonnages de l’histoire littéraire.
De même pour l’étiquette « futuriste ».
Khlebnikov lui n’a jamais employé ce mot qui d’ailleurs dans la critique d’avant 14 était synonyme de fou. Sa position est logiquement impliquée par son axiome de base : considérons que n’existe que la langue russe. Futuriste étant un terme totalement étranger ne saurait pour lui être pertinent. Aussi invente-t-il en bon troubadour, en poète qui trouve, un mot qui croise éveil et avenir, boudetlianin, qui nomme le citoyen du pays Ad-venir, et que je rends par : éveilleur-d’ad-venir, en me souvenant de la dispute de Barcelone qui pose qu’il ne s’agit pas d’exercer un pouvoir momentané dans le monde et que le Messie est toujours à venir et son nom est : libérateur.
Or la fin guéhoula signifie libération et le nom du Messie, goèl, libérateur.
Car il faut tendre vers √-1, tendre vers un impossible, il faut dire, il faut « errer et chanter », - c’est selon lui la vocation du poète -  et dire, en l’occurrence, c’est lancer des mots dans la mer du futur avec peut-être une chance, on ne sait, qu’ils éveillent un écho.
Vélimir_Khlebnikov
C’est un rêve si l’on veut, mais cette rêverie d’un solitaire qui arpente l’espace horizontal pour donner à voir la flèche verticale du temps, cette rêverie porte alors pour certains dans l’empire russe un nom : révo-lution.
Pour paraphraser Tynianov, il n’est pas nécessaire de parler de Khlebnikov et ceci, cela, un tel un autre, Khlebnikov et la révolution, plutôt dire son rapport à la révolution, car, même si le vocable étranger (contrairement à bolchevik qui parle aux masses analphabètes) n’apparaît pas dans les textes, il en parle, entre autres, sous le nom d’insurrection, parce que le mot est russe, donc pour qui a savoir ou intuition de sa propre langue il est dit quelque chose que ne peut dire le mot savant révolioutsia dont le premier sens selon Dahl, 1884 est « changement d’état, de rapports brusque, troubles liés aux troubles atmosphériques ou digestifs. Le sens politique ne venant qu’ensuite : « insurrection, révolte et renversement violent de la vie civile »
Khlebnikov ne se réclame pas du bolchevisme, il n’est pas poète de parti ou de cour, très tôt après 19 il adopte une position critique. Il est alors à ma connaissance le seul parmi celles et ceux qui écrivaient en vers et avaient désir de révolution à affronter les questions fulminantes : les bolcheviks ont pris le pouvoir, bien, mais que signifient assassinat hors-droit de toute la famille impériale, camp de concentration, torture, écrasement des soulèvements ouvrier et paysan ? Pour Khlebnikov la mise à mort rejaillit dans tout l’univers.
L’idée est déjà présente dans La tentation du pécheur publié en octobre 1908 :
« Et Devorhomme glatissait en retour en arrachant de son bec l’écume enhumainée de la mer humarctique. Et partout volaient des corbs videcorps aux regards sansêtre, et tout l’étant n’était que des creux dans les trencs de la vacuité. Et un corb queuemutisme volait ça et là au-dessus des champs angoissants désertés. Et fut une vérité mensongeante, et les tristouses se balançaient au-dessus du lac des tristeuses, et fut l’esprieux de la forêt vierge haineux, et l’horreur se dressait dans les champs penséeterre, et le chant des arcs des assassinezmoi...
Le loup-créantraces hurla, il avait vu l’élan boispléïade. Et tout l’univers était un bec de corbeau largement ouvert.
Mais le sourire enuniversé des forces ne quittait pas le visage de l’univers, et le temps ne se lassait pas de tenir sous son bras une béquille noire… »
Dès 1915 dans Nous et les maisons une des questions qu’il pose est :
« Le déluge et la fin de l’Atlantide avaient-ils eu lieu ou allaient-ils avoir lieu ? J’étais plutôt enclin à penser : allaient avoir lieu. »
Et déjà en 1912, selon la loi d’airain des futures Tables du destin, l’anticipation de la chute d’un État pour 1917. De quel État il s’agit, au moins Victor Chklovski le formaliste l’avait vu.
Et en 1912-1913 : le pays Ad-venir adviendra-t-il ?
Ce pays à ad-venir dont les citoyens seraient les éveilleurs-d’ad-venir serait-il au croisement de l’espace et du temps comme au croisement de la rue Tchaïko-vski et de la rue Pouchki-ne, soit au croisement de la tchéka-choucas (tchaïka)et des canons (pouchki), c’est-à-dire dans la langue stellaire à l’intersection du Tch (monde creux) et du P (croissance du vide)se trouve la bastide, le camp de concentration où sévit Saenko, l’amateur de prunelles.
Dans les poèmes Le président de la tchéka et ça plonge dans la mer de mort le commandant Stépan Saenko y arrache les yeux. Il n’y a rien à voir ici. Les yeux aveuglés reviendront, seront à nouveau voyants dans ceux de l’Iranienne Qurrat al-Ayn une des lettres du vivant, poète et disciple du Bab, elle qui en 1848 ôta scandaleusement son tchador et fut exécutée en 1852.
À suivre ce qui est articulé dans Laccormonde, de la société et de sa satiété en construction, les privés de tout, les misérables sont toujours exclus faute d’avoir des droits, à l’égal de ceux que Khlebnikov exige pour les chevaux et pour les vaches. Dans le monde, de la terre aux étoiles, ne reste que la nostalgie d’un désir inaccompli.
 
Là où les ciels sont fusillés par l’essaim des étoiles
comme la poitrine du dernier des Romanov
le vagabond des pensées   l’ami des chenapans
reforgera à neuf la constellation
Et comme les bagues qui marient
les derniers rois et le billot
passez dans l’air   nostalgiques
gueux   déments et vauriens
En 1919 dans ce qui devait introduire ses œuvres qui ne verront pas le jour Khlebnikov revient sur ses courts poèmes du début :
« Dans Le criquet, dans Vrévréavri, dans Ô irirez se tenaient les nœuds de l'avenir : l'apparition timide du dieu du feu et son joyeux clapotis. Lorsque je remarquai que ces anciens vers avaient subitement terni, lorsque le sens qu'ils recelaient fut devenu le jour présent, je compris que la patrie de la création était l'avenir. C'est de là que souffle le vent des dieux du mot. »
Pensant au monde à venir et au siècle je ne peux empêcher que ne surgissent les vers mallarméens
le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
dont j’entends le final ainsi :
avec un coup des livres.
Le coup c’est la tension khlebnikovienne vers un livre un, un livre impossible, le livre dans lequel toute l’humanité n’aurait pas pu ne pas entrer. Dans ses termes cela se nomme aussi transnarration.
Si prose et poésie sont possibles, alors le siècle a lieu, a eu et aura lieu puisqu’au 1er septembre 1920 au Congrès des peuples à Bakou Vélimir Khlebnikov en témoigne :
Je suis ! Je fus ! Je serai !

*Vélimir Khlebnikov, Œuvres, 1919-1922, traduit du russe, préfacé et annoté par Yvan Mignot. 1 150 p. 47,00 €


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