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(Anthologie permanente) Guillaume Métayer, "Libre jeu"

Par Florence Trocmé

Métayer libre jeuGuillaume Métayer publie Libre Jeu aux éditions Caractères. Le livre comporte une belle préface de Michel Deguy dont Poezibao donne un extrait après trois sonnets choisis dans le livre.
Feu

La mer qui roule infiniment sur la
terre sans jamais la soumettre et sans
battre en retraite et dévoiler les plans
du dernier désert que l'homme verra ;
soleil trop vieux au fond d'un soir trop froid
pour mettre à la mer même un rayon blanc
houle sur houle éternel océan
même bélier éternellement las
Nuages noirs en loques de méduse
vol d'incendie mobile qui abuse
le vacancier imposteur des bergers ;
de tout cela où mon regard divague
depuis trente ans je n'ai rien su garder
filant sans cesse aussi vain que la vague
/
Babel

Là-bas tout au bout de la ligne d'horizon
des minuscules semblent se donner la main
D'ici ce sont des lettres mais nous construisons
notre autostrade vers les ultimes humains
C'est pourquoi en grande hâte nous traduisons
des poèmes nous ajustons des parchemins
ligne par ligne afin de paver le chemin
d'une langue à venir fibre d'un corps commun
Nous visons aux confins des steppes millénaires
les frères de demain déliés et miliaires
inscrutables signes ailés au fond de l'œil
Rien ne permet d'en voir poindre l'avènement
et nous nous affairons dirait-on vainement
tatillonnes fourmis d'un invisible seuil
/
Lille-Europe IV
Même ferraille mêmes pilotis
mêmes TGV mêmes décors peints
mêmes habits et semblables parfums
distillant une sotte nostalgie
pour le dernier jour de la décennie :
hier déjà échappé de nos mains
avant la peur semée à tous chemins
avant les faces que la mort bleuit
Avant les yeux qui en eux et autour
semblent chercher la sortie de secours
le lavabo sous lequel se cacher
le coin encor intact de la psyché
le bout de carton sur le boulevard
qu'épargnerait l'aura du cauchemar
Guillaume Métayer, Libre jeu, préface Michel Deguy, dessins de Alfred Bruckstein, éditions Caractères, 92 p.,  2017, 15€, pp. 21, 44, 81 et 15 pour la préface de Michel Deguy
Extrait de la préface de Michel Deguy :
« Le livre se fait lieu-dit. Il y a l'Est ; le centre, qui fut l’Europe ; on mange à Budapest, et le menu est un poème, dans la cuisine de Blaise Cendrars. Jusqu'à manger trop, quand l'autobiographie de l'incognito « se soucie de maigrir » (58e). La Muse, comme on l'appelait, parle toutes les langues.
L'onomastique accroît la liberté du Jeu. Il faudra sans doute aux éditions futures des notes qui « introduisent (le lecteur) dans (cette) histoire » — comme dirait Mallarmé le sonnettiste — où grâce à la rime Blum voisine avec Oum Kalsoum (17e)... « Pailleron » est-il le nom d'un collège qui fut un fait divers, ou bien celui du sculpteur ? Wegener est un des pseudonymes de Métayer à côté de Tantale l'immortel. Et le poème accueille M. Queuille — et sa rencontre au Purgatoire me fit sourire, me rappelant que j'avais introduit Ramadier dans Figurations (1969) ! Un index aidera les jeunes lecteurs.
Autobiographie... d'un inconnu (nous le sommes tous, perdus dans la foule des hommes, sous le nom d'anonymes que nous décernent les media) ; l'autographe de Guillaume a moins de supporters que ceux de Johnny, Benzema ou Renaud. Mais l'autographie du poème construit le génie de l'incognito, de l'écrivain que Walter Benjamin retraçait en suivant Charles Baudelaire dans les passages parisiens : la naissance du poète qu'on peut lire sans connaître sa vie, pensée sœur du rêve, lisible par plongée dans l'inconnu. Les derniers sonnets sont des arts poétiques.


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