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(Note de lecture) Gaëlle Nohant, "Légende d'un dormeur éveillé", par Florence Trocmé

Par Florence Trocmé

Nohant Gaelle légendeCette note voudrait rendre compte à la fois d’une expérience de lecture et de l’émergence d’une importante problématique. Elle est consacrée au livre de Gaëlle Nohant, qui, sous le titre Légende d’un dormeur éveillé, raconte, sur un mode que l’on peut qualifier de romanesque, la vie de Robert Desnos. Un livre qui semble rencontrer un vrai succès dans les média. Poezibao se devait donc d’en tenter une analyse critique depuis son point de vue de site dédié à la poésie moderne et contemporaine.  
Expérience de lecture en premier lieu avec cet ouvrage qui n’a cessé de déstabiliser, suscitant une vraie ambivalence : des moments de fort rejet et la la tentation d’arrêter là l’aventure n’ont cessé d’alterner avec le mouvement contraire, celui de l’adhésion, de l’intérêt. Il y a même eu une sorte d’inversion de cette double tendance, au fur et à mesure que l’avancée dans le récit se faisait. Ces impressions résulteraient-elles de la double exigence formulée par Gaëlle Nohant sur son site : « Inspirée notamment par Dickens et par les écrivains victoriens, [elle] défend une littérature à la fois exigeante et populaire. »
Tout le début du livre est surtout dédié aux amours de Robert Desnos, avec la fin de sa passion pour Yvonne George et sa rencontre avec Youki, la femme du peintre Foujita, qui deviendra le grand amour de sa vie. Cette première partie oblige à changer de pied presqu’à chaque page. L’écriture elle-même conduit à cette oscillation du jugement : à des passages de qualité, équilibrés, subtils en succèdent d’autres lourds de clichés et très kitsch. Voici par exemple un de ces passages : « Foujita ne cède pas, n’invite pas Youki à le rejoindre. Youki devine dans l’ombre Madie la Panthère, comme on la surnomme à Montparnasse. Un corps aussi plein et envoûtant que le sien, encore auréolé de mystère. Sa rivale est un continent que Foujita invente, écartant les lianes pour approcher ses fleurs les plus rares, son argile tendre, ses couleurs diaprées, changeantes. » (p.145).
Puis peu à peu le récit se tend et surtout il exploite de manière vivante une très importante documentation, car à n’en pas douter, Gaëlle Nohant connait son Desnos par cœur. Elle l’a lu, ce qui lui permet d’insérer avec habileté des citations fortes dans la trame de son récit, et elle a lu nombre des livres importants qui tournent autour du poète, comme en témoigne l’importante bibliographie. Allant chercher semble-t-il plutôt du côté des biographies et des livres de souvenirs et de témoignages que des travaux universitaires sur le poète. Le livre fourmille de scènes comme l’évocation de la rupture entre Desnos et Breton, ou encore la rencontre avec Jean-Louis Barrault. Il évoque aussi les passionnantes aventures et créations radiophoniques du poète.
Le récit se tend aussi, et de plus en plus, pour des raisons historiques. Le contexte est bien évoqué, depuis le Front populaire jusqu’à la Guerre d’Espagne, sur fond de montée du national-socialisme. Il devient terrible, ce récit, sans pathos toutefois, mais haletant, au fur et à mesure de l’entrée de Robert Desnos dans la Résistance. D’abord fabricant de faux papiers, puis prenant part activement à diverses attaques. Le climat parisien est bien dépeint, les angoisses des amis, notamment les amis juifs, l’arrogance insupportable des collaborateurs que Desnos nargue avec une élégance et un cran inouïs et notamment le redoutable journaliste antisémite Alain Laubreaux.
Et puis c’est l’arrestation.
À partir de là, Gaëlle Nohant passe la main à Youki et donne à lire un journal que celle-ci aurait tenu (inspiré sans doute étroitement du livre Les Confidences de Youki, paru en 1999 chez Fayard). On devine en filigrane les étapes du calvaire de Robert Desnos, de la rue des Saussaies, à la prison de Fresnes et à Compiègne, puis de Buchenwald à Flossenbürg, Flöha et à la fin, au moment des marches de la mort, Terezin où il va mourir du typhus dans les bras d’un étudiant tchèque, Joseph Stuna, le 8 juin 1945. Il avait 44 ans.
On finit le livre en larmes.
Les personnages sont donc ici des personnages historiques, ils portent leur vrai nom (par exemple tous les collaborateurs, dont sont dressés des portraits au vitriol pour certains mais plus nuancés quand c’est nécessaire). La trame historique est soigneusement documentée également.
La question est de savoir où est la part fictive. Et elle est de taille. Tous ces dialogues, nombreux, sont bien entendu et par la force des choses fictifs. Reflètent-ils exactement les faits et surtout la manière d’être des différents protagonistes ? Le portrait, magnifique et bouleversant il est vrai, que le livre dresse de Desnos est-il totalement juste : le poète pensait-il comme cela ? Parlait-il, vivait-il, aimait-il ainsi ? La romancière n’en fait-elle pas un héros de roman, à son corps défendant ? Si la vérité historique est solidement étayée, qu’en est-il de la vérité littéraire ou tout simplement humaine ?
Question tout aussi cruciale : un tel livre, qui me semble en mesure de faire connaître l’homme Robert Desnos et sa remarquable et terrible destinée, peut-il conduire vers l’œuvre ? Il y a toute chance de penser qu’il va susciter un film, ce serait dans l’ordre des choses, car il est quasi scénarisé. Le livre, le film vont-ils conduire certains à aller vers les poèmes, à se procurer le Quarto de l’œuvre complète ou tel ou tel volume de la collection Poésie / Gallimard ?
Il faut le souhaiter et pas uniquement comme un bénéfice secondaire du livre ! Afin que ceux qui auront eu, peut-être, l’impression de rencontrer un merveilleux écrivain puissent aussi approcher l’œuvre, et aller un peu au-delà de la fourmi de dix-huit mètres ! Rencontrer donc vraiment Robert Desnos, rencontre que seule l’œuvre peut permettre.
Florence Trocmé
Gaëlle Nohant, Légende d’un dormeur éveillé, Héloïse d’Ormesson, 544 p., 2017, 23€.


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