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Le songe de la vie

Par Jmlire
Le songe de la viePercy Bysshe Shelley.

" Cette nuit là, j'avais rêvé de mon père. Il se baladait dans le quartier, rue de Richelieu, accompagné d'une jeune fille rousse aux yeux pers, dix-huit ans, ni plus ni moins. Je marchais sur le trottoir d'en face, assez discret pour qu'ils ne m'aient pas remarqué... Dans le rêve, je m'interrogeais : était-ce une sœur que mon père m'aurait cachée, une sœur sortie de ses placards de fringues à deux balles ? Était-ce ma mère à dix-huit ans ? Je me posais ces questions de l'autre côté de la rue, tandis qu'ils progressaient vers un croisement, où les feux oranges clignotaient. Ils se quittaient en s'embrassant sur la joue. Pour moi, c'était la bise de ceux qui couchent ensemble.

Ce songe avait déteint sur les premières heures du lendemain jusqu'aux environs de midi, amplifiant la force virginale des matins, toujours riches en mots nus, en idées fortes. Comme d'habitude, j'avais pris le petit-déjeuner avec Marianne, elle avait filé en voiture au labo, et j'étais entré dans mon bureau. J'écrivais à l'instinct, sans vaseline. Certaines phrases jaillissaient comme des évidences, intouchables. D'autres, plus nombreuses, réclamaient un réglage, dix réglages. Il fallait ajouter des voix, des instruments, régler les basses, les aigus, arranger, mixer. Je composais patiemment ma petite, musique dans mon bureau insonorisé. Que faire de ses pensées sinon les mener au bal, même à mon modeste niveau ?...

Le soir, au moment de me glisser dans le lit, le rêve de la nuit précédente s'était réveillé. C'était son heure, il sortait du bois. Allongé sur le dos, les yeux fermés comme un gisant, je tentais de renouer la filature onirique, de retrouver mon père et la jeune fille rousse dans les rues de Paris, mais le rêve ne se laissait pas approcher. Trop de lumière, même en fermant les yeux. Je m'étais couché sur le ventre, enfouissant mon visage dans l'oreiller. Marianne qui lisait à côté de moi m'avait doucement gratté l'épaule.

- Tout va bien ?

- Je cherche un rêve. C'est compliqué.

Elle avait pouffé.

- Il n'est point mort, il n'est point endormi ! Il s'est éveillé du songe de la vie...

Les mots de Shelley sur la tombe de Keats à Rome. Je m'étais redressé, en lui retournant sa question.

- Et toi, tout va bien ?

- Pourquoi ?

- La mort, la vie... Hier soir, déjà, en rentrant de chez Dayen...

- J'avais un peu bu.

- Pas ce soir.

- Non. Ce soir, je suis perplexe, troublée. Je sens une ombre sur toi..."

Jean-Marc Parisis : extrait de "La recherche de la couleur" Éditions Stock, 2012

Photo credit: The British Library via Visualhunt / No known copyright restrictions


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