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14-18, Albert Londres : «Les Français n’étaient que des hommes»

Par Pmalgachie @pmalgachie
14-18, Albert Londres : «Les Français n’étaient que des hommes» La conquête des cavernes
(De l’envoyé spécial du Petit Journal.) Front français, 23 octobre. Enfin les Allemands ont connu cette nuit ce que c’était que de l’artillerie, seulement elle était française. Mais plaçons dans le cadre cette haute victoire. Les plus fortes positions que l’ennemi tenait sur le front occidental étaient sur l’Aisne. Là les travaux de la paix avaient préparé les redoutes de la guerre. Au revers d’un plateau, de grandes carrières éventraient profondément notre sol. Dix de leurs tunnels, genre Mort-Homme, ne valaient pas l’une d’elles. Leurs noms en étaient devenus fameux. C’étaient les Beauvelles, le Panthéon, les Casemates, la Montparnasse, la Royère. Le Boche s’était enfoncé dedans : il y était depuis trois ans ; il n’y est plus ce matin. S’il n’avait eu que ces cavernes, il eût déjà été heureux ; il avait plus de bonheur encore ; derrière elles, défense terrible, s’élevait la Malmaison. Tenant le sol par-dessous, le dominant par-dessus, il riait. Il ne rit plus. La charnière a craqué Il riait parce qu’il savait que les Français, après tout, n’étaient que des hommes et que des hommes ne pourraient s’attaquer à des défenses éternelles. C’est pourquoi Hindenburg, qui, lui, est un Dieu, en avait fait sa charnière. Donner l’assaut aux pentes du Plateau des Dames, c’était vouloir l’anéantissement de sa race, c’est comme si l’on prétendait lancer un régiment à la conquête d’une ville dont les maisons seraient bondées de troupes, dans les caves, dans les escaliers, dans les couloirs, sur les toits. La différence ici est que les couloirs étaient immenses et pouvaient engloutir chacun une brigade. Les caves, les escaliers, les toits, n’étaient pas étroits non plus. Pour une charnière, c’était donc une charnière. Malheureusement un jour, cette charnière, qui jusqu’ici avait été une si gentille charnière, se mit à grincer. En avril de cette année, elle grinça même tellement fort qu’elle en réveilla l’Allemagne. Mais à grincer de la sorte avec des dents si jeunes, elle se cassa la mâchoire : l’Allemagne se rendormit. Un maître dentiste surgit alors, lui raffermit les gencives, lui reposa des molaires et ce matin, ce matin 23 octobre, dans une furie enflammée, la charnière craqua entre les mains d’Hindenburg. Un ouragan de feu Ce fut le plus rude assaut des assauts de la guerre. Verdun n’avait pas vu cet ouragan. La dernière heure fut gigantesque, les 400, les 380, les 240, tous les monstres pour la première fois se mirent, parmi les innombrables autres, à entamer un feu roulant. Ce n’était plus des obus qui tombaient sur l’ennemi, c’était des nappes de feu. Les positions allemandes nageaient dans la flamme. Les hommes le regardaient interdits comme un spectacle que n’auraient jamais dû voir les hommes et, incroyable épisode, vers cinq heures du matin, en plein milieu de ce déluge rouge, une fusée s’élevait de nos lignes. — Que veut-elle dire ? demandâmes-nous. — C’est un guetteur qui demande de l’artillerie ! nous répondit-on. Un moment avant, dans la boue, nous avions vu passer un bataillon. C’était la nuit, si l’on peut dire qu’il fait nuit, quand le ciel est lumineux. Ce bataillon était un de ceux de l’attaque. Il marchait en belle humeur. C’est incroyable ! Je sais qu’on me taxera de menteur. Les menteurs sont ceux qui ne veulent pas croire au miracle qui se passe à ces heures héroïques dans le cœur du soldat français. L’attaque s’annonçait comme terrible. Dans les affaires précédentes, les Allemands avaient dégarni leurs premières lignes. Des postes d’écoute seuls étaient restés à leur place. C’était leur nouvelle tactique. L’assaillant savait qu’il ne se heurterait pas à l’assailli, qu’il n’aurait à se garder que contre son retour. Ici c’était le contraire. Leurs divisions d’élite étaient là Il y avait là, terrés dans les cavernes, les plus fameuses divisions allemandes. Trois divisions de la garde, la division bavaroise, la division wurtembergeoise, d’autres moins célèbres, mais plus nombreuses. À peine sortis, les nôtres allaient tomber en pleine meute aux aguets. Ils sortirent. Ils n’attendirent pas le petit jour. Ils sortirent en pleine nuit. Le feu illuminait le ciel, non le sol. C’est dans l’obscurité qu’ils s’avançaient. Il était cinq heures un quart. Ce qu’ils allaient tâcher de faire, c’est de museler les cavernes, d’atteindre leur entrée avant que les autres eussent eu le temps de les quitter. L’intensité des monstres ne cessait pas. Les premiers objectifs étaient Gobineaux et La Malmaison, l’effroyable Malmaison. Les nôtres n’allaient pas au hasard, ils marchaient à tant de mètres par minute, se suivaient dans tel ordre, aborderaient l’obstacle par tel bout et de telle manière. Ce qu’il leur fallait avant tout, après le courage, c’était le sang-froid, la présence d’esprit, la mémoire ; la première condition pour leurs actes terrifiants était le calme. Ils l’eurent. Le jour, peu à peu, en se levant, faisait pâlir les feux fantastiques. Une brume légère hésitait sur le plateau. Devant l’énormité de la tâche qu’ils avaient à réussir, l’esprit de tous les témoins n’osait se hausser jusqu’à l’héroïsme qu’elle commandait et vers lequel si simplement, pendant ces minutes, nos soldats montaient. Ce que la pensée jugeait au-dessus de la volonté humaine, le vouloir guerrier de la France l’accomplissait. Sous un feu que toutes les Saintes Écritures n’ont pas encore fait prévoir en enfer, leurs yeux sur le but, ils avançaient, et les Allemands reculèrent. La lutte qu’ils menèrent est épique ; elle sera racontée quelque jour comme l’un de ces cycles dont s’honorent les nations. Trois heures de gloire française À 7 h. 30, la ferme Gobineaux était réduite ; le château de la Motte était enlevé : Malmaison était pris. À 8 h. 45, ils chassaient 1 000 prisonniers derrière eux. À 9 heures, ils muselaient la bête dans la carrière Montparnasse, s’en emparaient et passaient. La carrière Montparnasse était profonde à contenir deux divisions. Ils prenaient le village d’Allemant et atteignaient l’Orme. À 9 h. 55, ils emprisonnaient un bataillon. C’est un pigeon voyageur ennemi qui nous l’apprit. Le chef disait à sa division : « Demande à tout prix des renforts ; suis cerné au nord-ouest d’Allemant. » À 10 h. 30, la carrière du préfet, la ferme de l’Orme tombaient. Tout le plateau était pris, le Boche dégringolait dans la vallée de l’Ailette. Six mille prisonniers. Une nouvelle gloire, des mains de nos soldats, tombait sur la France.

Le Petit Journal

, 24 octobre 1917.
Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:
14-18, Albert Londres : «Les Français n’étaient que des hommes»
Dans la même collection
Jean Giraudoux Lectures pour une ombre Edith Wharton Voyages au front de Dunkerque à Belfort Georges Ohnet Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes Isabelle Rimbaud Dans les remous de la bataille

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