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(Note de lecture) Jean-Luc Coatalem, "mes pas vont ailleurs", par Florence Trocmé

Par Florence Trocmé

« Vous ne m'avez plus quitté. Comme dans cette nouvelle de Joseph Conrad, où un commandant trouve sur le pont de son navire un fugitif qui lui ressemble, qu'il finit par cacher dans sa cabine, sauver parce qu'il est en fuite, mais que personne ne voit à part lui, vous êtes devenu un compagnon fidèle mais invisible. Vous m'aurez accompagné partout. Allié substantiel, comme disait René Char. Ami considérable. J'aimais votre dualité : homme d'action férocement agité sur le terrain puis patient orfèvre des mots, reclus dans vos cabinets de travail. Un aventurier lettré et cannibale. Usant de ce qu'il faut pour ériger son œuvre : du secret, de l'obstination, des kilomètres et des milles, de l'angoisse. Que disiez-vous, si haut et si fort ? Qu'il n'y avait de Réel sans Imaginaire, et vice versa. » (p.58)
Jean-Luc Coatalem

Coatalem
Mes pas vont ailleurs : sous ce titre Jean-Luc Coatalem déroule une histoire très prenante, centrée sur la figure du poète Victor Segalen (Brest 1878- Huelgoat 1919). Il réussit le tour de force de concevoir son récit comme un roman, respectant strictement les données historiques concernant la vie de Segalen, adoptant une construction plutôt romanesque, tout en donnant une dimension éminemment poétique à son projet. Pas seulement parce qu’il parle d’un écrivain qui fut un grand poète, celui de Stèles notamment, mais parce que la nature de son approche me semble de nature essentiellement poétique.
C’est une approche subtile qui repose sur une véritable passion pour Segalen. Une passion au très long cours puisque Jean-Luc Coatalem dit avoir rencontré l’écrivain, via un livre trouvé chez un bouquiniste, il y a plus de trente ans. Depuis il n’a cessé d’investiguer sur lui, de le lire et le relire, dans toutes ses dimensions, d’interroger les sources, de prendre connaissance de tous les travaux réalisés par des chercheurs. Il a voyagé aussi loin et souvent que possible sur les traces de l’immense voyageur que fut Segalen.
Le lecteur est retenu d’emblée par le premier chapitre. On commence par la fin : la mort de Segalen, cette mort si particulière, seul, dans coin perdu de la forêt de Huelgoat, avec une mystérieuse petite coupure à la jambe par où il a perdu tout son sang. Accident ou suicide, J.-L Coatalem laisse la question en suspens mais il la documente. À partir de là, il construit pas à pas un portrait par facettes successives, montrant les différents aspects de Segalen, à la fois voyageur au long cours, travailleur infatigable, curieux d’une espèce rare, médecin et militaire, découvreur d’immenses richesses archéologiques en Chine, mari amoureux de sa femme mais l’abandonnant avec leurs enfants des mois entiers pendant qu’il parcourt les antipodes, ou bien amoureux d’une autre femme, à la recherche de Gauguin ou de Rimbaud : une vie d’une richesse inouïe si l’on songe qu’elle n’a duré qu’un peu plus de quarante ans. Inventaire par Jean-Luc Coatalem : « Vos cantines sont encore grosses de projets, d'esquisses, de pièces entamées. La quasi-totalité de votre travail sera posthume – à croire que le maître d'œuvre avait déserté, appelé chaque fois par plus urgent, plus vital. Un an et demi avant votre mort, vous aviez évalué votre situation avec dérision, assurant posséder la matière dans vos cartons aux rubans lamaïques ou dans vos boîtiers aux étuis de soie bleu floral pour faire "trois drames, dix romans, quatre essais, deux théories du monde, une poétique, une exotique, une esthétique, un traité des Au-delà, un répertoire général des choses inconnues", et plus de quatre mille articles. "J'ai accumulé des projets, et des projets, et pas un n'est fermé..." De ce massif de mots, vous n'aurez détaché que trois opus : Les Immémoriaux (1907), roman tahitien publié sous pseudonyme, Stèles (1912 et 1914), Peintures (1916), auxquels s'ajoutent, entre 1902 et 1917, une demi-douzaine d'essais pour des revues. »
Jean-Luc Coatalem excelle à distiller toute l’information puisée aux meilleurs sources dans le fil d’un récit vivant, émouvant, dans lequel lui-même s’implique largement. Il fait preuve aussi d'une belle puissance d'évocation, tant en ce qui concerne les lieux, -de la forêt de Huelgoat aux confins de la Chine- que les personnages, ces figures plus ou moins spectaculaires, telle celle de Maurice Roy, qui tournent autour de Segalen.
Ce livre constitue une remarquable introduction à son œuvre pour ceux qui le connaîtraient peu ou mal, mais les amoureux de Segalen apprécieront également cette très belle pierre à l’édifice de la connaissance de l’auteur. Mes Pas vont ailleurs donne envie de porter les siens vers les livres d’un écrivain trop peu en vue dans le paysage littéraire français.
Florence Trocmé
Jean-Luc Coatalem, Mes Pas vont ailleurs, Stock, 2017, 286 p., 19,5€
Les lecteurs qui le souhaitent pourront retrouver de plus amples réflexions dans mon site personnel, Le Flotoir, où plusieurs paragraphes citent et commentent le livre de Jean-Luc Coatalem.
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