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La Passion Van Gogh. Par les yeux du peintre

Publié le 25 octobre 2017 par Balndorn

La Passion Van Gogh. Par les yeux du peintre
« On ne peut s’exprimer que par nos tableaux. » La phrase en exergue du superbe La Passion Van Gogh, tirée de la dernière lettre du peintre hollandais, pose on ne peut mieux la question de l’expression artistique, enjeu principal du film : comment comprendre le point de vue, et donc les expressions qui en découlent, de quelqu’un d’autre que soi ?
Le cinéma d’animation face au réel
Contrairement au film en prises de vue réelles, qui souffre d’un point de vue unique à la réalité (et donc conforme celle-ci au regard de la caméra), le film d’animation, quelle que soit la technique, invente profusion de formes pour exprimer la diversité des rapports que l’homme entretient au monde. Il se situe ainsi à mi-chemin entre les art dits « objectifs » (en comptant bien sûr l’inévitable point de vue de l’opérateur derrière l’objectif), comme le cinéma ou la photographie, qui reposent sur une lecture mécaniquede la réalité, et les arts « subjectifs », tels la peinture, la sculpture, le dessin, qui n’enregistrent pas le monde, mais en livrent une re-présentation, soit une pure reconstruction mentale (à la différence de la photo et du cinéma qui présentent et re-présentent le monde).Un film comme La Passion Van Gogh titille donc naturellement nos principes esthétiques, dans la mesure où il conjugue cinéma, dessin et peinture. D’autant que la technique employée pour ce long-métrage attire l’attention : il s’agit rien de moins que du premier film d’animation entièrement peint à la main, en imitant le style de Van Gogh. Une prouesse qui atteint la grâce.
Voir le monde en tant que peintre
En adoptant ce principe esthétique, le duo formé par Dorota Kobiela et Hugh Welchman résout un paradoxe inhérent à la représentation de l’artiste. On en avait déjà parlé à propos d’Egon Schiele, œuvre trop classique qui étouffe par sa sagesse la noirceur du peintre viennois. Nombre de biopics d’artistes anéantissent l’originalité stylistique de leur sujet en les absorbant dans une forme courue d’avance. La Passion Van Gogh ne tombe pas dans le piège, car il propose l’exact inverse : il ne s’agit plus de faire venir l’artiste à soi, mais d’aller vers l’artiste ; non plus de le con-former à son point de vue, mais d’adopter sa vision particulière du monde, et donc sa forme. D’où la phrase en ouverture : si l’on veut rendre une juste représentation d’une personne, il faut nécessairement adopter son point de vue.On comprend mieux le style à la fois solaire et vacillant du peintre d’Auvers-sur-Oise en voyant les toiles s’animer à chaque instant. Le dessin repose sur un principe similaire à la cryptokinographie de La Jeune fille sans mains : utiliser la persistance rétinienne du spectateur pour combler les vides et recréer l’illusion du mouvement dans une succession de planches fixes. Ce qui fait qu’en pratique, notre œil perçoit des champs de blé toujours mouvants ; des joues rosissant ou pâlissant au gré des émotions ; des astres parcourant le ciel : et cela, du seul fait que nous supposons un déplacement entre deux points situés sur deux planches différentes. Dès lors, nous n’avons plus du monde une vision stable et unifiée : au contraire, il est fascinant de se laisser absorber par le jeu infini des variations de couleur en arrière-plan ou sur les visages. Et comme Van Gogh, de s’absorber corps et âme dans l’éternel recommencement de la nature, immuable éphémère.
De l’enquête au débat
Cependant, La Passion Van Gogh ne vire pas non plus au fétichisme. Si indéniablement le film valorise le peintre, il ne l’idolâtre pas au sommet d’une inaccessible Olympe. C’est là toute la force du scénario, souvent minimisé dans des films où l’esthétique prend autant d’importance. Le récit de l’enquête que mène Armand Roulin (doublé en français par Pierre Niney) d’abord pour retrouver Theo Van Gogh, puis pour comprendre les circonstances de la mort énigmatique de son frère, ressuscite l’univers de ce dernier à Auvers-sur-Oise. En interrogeant les témoins et ses ami.es, en faisant resurgir le passé dans de poignantes séquences en noir et blanc, le scénario réinsère l’artiste dans son milieu social, et le peint comme une personne qui produit à partir de son environnement, non comme le créateur génial et solitaire de la tradition romantique.Vincent Van Gogh était un homme. Et de ce fait, il peut – et doit – être débattu. Sa mort, en particulier, retient l’attention. Les découvertes d’Armand à Auvers mettent au grand jour une hypothèse proposée par trois historiens en 2011 : Van Gogh aurait peut-être été assassiné. Mais entre meurtre et suicide, le film ne tranche pas. Le mystère continue de planer ; et comme les épis de blés éternellement changeants, nous ne cesserons d’entrevoir l’affaire sous de multiples aspects, pour mieux juger de sa vérité.La Passion Van Gogh. Par les yeux du peintre
La Passion Van Gogh, de Dorota Kobiela et Hugh Welchman, 2017
Maxime


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