Magazine Culture

Ile Courts 2017 : du multiculturalisme à l’interculturalité

Publié le 25 octobre 2017 par Africultures @africultures

Du 10 au 15 octobre 2017, le festival du court métrage de l’Ile Maurice, Ile Courts fêtait son dixième anniversaire. Dans le paysage multiculturel mauricien traditionnellement cloisonné, on ne saurait assez souligner l’importance d’un tel festival pour ouvrir au dialogue interculturel.

D’une remarquable efficacité, la dynamique équipe d’Ile Courts est essentiellement féminine. Tout se fait dans une bonne ambiance, qui fait du festival un grand moment de convivialité. On se demande comment cette jeune équipe arrive à boucler un tel programme : une sélection de 96 films dans une vingtaine de projections à l’université mais surtout en plein air dans différentes localités de l’île (« Sinema Koltar », précédé à chaque fois d’un concert d’un groupe de l’Ile), huit ateliers professionnels ou destinés à la jeunesse, deux master class, un ciné-concert, un concours Film Zekler (films éclairs d’un maximum de 10 secondes sans le générique), et la présence d’un « parrain », cette année le cinéaste mozambicain Licinio Azevedo qui animait un atelier de réalisation documentaire, donnait une leçon de cinéma (cf. sa trancription à venir), et présentait son dernier long métrage, Train de sel et de sucre (cf. critique à venir).

Porteurs d’images, l’association qui gère le festival, s’engage également dans la coproduction de courts métrages. Quatre étaient présentés cette année, qui font également l’objet d’une édition dvd. Ils sont en général issus d’ateliers d’écriture de scénario durant le festival, ceux-ci ayant été animés par le cinéaste mauricien David Constantin (à l’origine du festival et auteur du magnifique Lonbraz Kann, qui n’a malheureusement pas encore trouvé de distributeur en France) ou par la cinéaste française Chantal Richard (Lili et le baobab, Ce dont mon cœur a besoin). Le festival et l’association font ainsi office d’école de cinéma éphémère. Restent encore à trouver les modalités de rencontres professionnelles durant le festival qui feraient de lui un véritable lieu de dialogue et de réflexion du milieu pouvant dès lors se faire force de proposition pour une politique culturelle que tous s’accordent à décrire comme inexistante, hormis le soutien aux association culturelles religieuses et communautaires et à des actions guidées par le souci de promouvoir le tourisme, principale ressource de l’île avec le textile et le sucre.

Les courts mauriciens 2017

Nettement, un film se détache : Pran nesans (prendre naissance), de Daniella Bastien, par sa cohérence esthétique autant que sa pertinence dans un contexte mauricien où domine une politique d’ « unité dans la diversité » inspirée par Nehru, qui revient à maintenir la tolérance entre les communautés et donc la paix sociale, tout en favorisant leur cloisonnement. Héritées de l’Histoire coloniale, elles ont été inscrites dans la Constitution de l’indépendance tardive en 1968, différenciées par leur « mode de vie », mêlant en fait origine géographique et religion : Hindous, Musulmans (d’Inde), Sino-Mauriciens et la « population générale », catégorie fourre-tout des Franco-Mauriciens catholiques qui groupait aussi bien les maîtres que leurs esclaves puisqu’on y mettait à la fois les Blancs issus de la colonisation française (1715-1810) que les Noirs appelés Créoles.

Au fond, Pran nesans revient à la question d’y croire ou pas ! Vous avez une douleur qui vous tiraille ? Une femme passe une aiguille autour, puis plante cette aiguille dans le tronc d’un bananier où elle rouillera. Votre mal est passé dans l’aiguille et sera ainsi éliminé. Ou bien un homme passe de l’eau sur l’endroit qui vous fait mal. Ou bien une femme y applique les mains. Et voilà que ça va mieux. Pas de médicaments modernes, mais une médecine traditionnelle qui s’entoure de prières, d’invocations aux dieux, de rituels. Un vieil homme raconte que la maison de sa mère ne désemplissait pas de gens qui venaient se faire soigner. Sur les étagères, des statuettes, sur les murs des masques, mais aussi des images pieuses. Cette alliance de religion catholique et de traditions africaines invite à croire à l’efficacité du traitement.

Le vieil homme cependant dénie à ces « bondieuseries » ou ces « diableries » tout pouvoir. Il dit même que sa mère faisait semblant de prier pour faire croire, mais qu’elle pratiquait en fait une technique. Plus tard dans le film, se pose la question de la perte et donc de la transmission de ce savoir-faire. Une autre guérisseuse invoque pour sa part le don, que seul Dieu décide…

Alors, faut-il y croire ? Un don ne se transmet pas… En mêlant ainsi les messages, Daniella Bastien installe un paradoxe, et donc une dynamique, renforcée par un montage en boucle qui mêle les voix des tradipraticiens et l’utilisation ponctuelle des flous dans l’image. Une femme invoque Shiva : une nouvelle ambigüité est introduite. Ces traditions ne seraient donc pas seulement issues des cultures noires, que l’on appelle créoles à Maurice. Il y aurait dans chaque village des guérisseurs, sans doute souvent magnétiseurs, qui pratiquent la « marque » (marke) ou « la passe ».

Ainsi, dans son désir de documenter l’héritage immatériel des cultures créoles, objet de ses recherches universitaires, Daniella Bastien restaure avec une grande honnêteté l’hybridité historique que l’on retrouve si fortement en Ile Maurice, marquée par la complexité de son Histoire. Car c’est bien de marque culturelle qu’il s’agit, qui fait que pour que le corps réponde, le soin convoque le mystère et fait référence à la croyance. Daniella Bastien est consciente de la nécessaire entreprise de toute communauté de valoriser ses origines pour mieux trouver sa place dans le monde, mais elle sait aussi que faire croire n’est pas faire penser, qu’il faut en somme restaurer les contradictions à l’œuvre, qui sont le fruit des mixités humaines et donc culturelles, toujours présentes lorsque les hommes vivent ensemble et qui font leur richesse.

Ainsi, plutôt que d’essentialiser l’apport créole, elle rend compte d’une métaphysique sans frontière, sans nullement dévaluer l’apport de chacun, à commencer par ces thérapies élaborées au fil des temps par celles et ceux qui avaient le souci de leurs proches. Cette universitaire qui fait sa thèse sur la langue créole et s’engage pour sa reconnaissance officielle et pour le développement de son apprentissage (1) livre dans ce premier film une belle leçon d’ouverture dans un pays travaillé par les crispations identitaires.

Elle le fait de magistrale façon. Le choix de certains praticiens de ne dévoiler ni leur visage ni leur pratique l’engage à développer une métonymie bien plus physique que ne l’auraient été de simples entretiens : la caméra baladeuse d’Azim Moollan va chercher dans les mains autant que dans les objets la symbolique de ce qui est exprimé, imprimant ainsi au film un mouvement d’interrogation et d’instabilité en accord avec son propos. Aucune musique n’alterne avec les voix de ces guérisseurs, mais la bande son est particulièrement travaillée. Daniella Bastien est allée, avec son ingénieur du son Yohann Lim Fat, chercher des ambiances sonores dans les forêts, même dans les fourmilières. On entend les oiseaux autant que le bruissement du vent ou cette eau qui dévale les torrents et charrie des éléments de tradition, par laquelle elle démarre et finit son film, cette eau source de vie qui résonne avec son titre : prendre naissance.

Car c’est bien à un resourcement qu’elle nous invite, non dans une tradition obsolète en perdition mais dans les traces encore vivantes d’un patrimoine qui n’appartient à personne mais s’actualise dans le soin des corps et dans une langue vivante que tous partagent en Ile Maurice.

Lot kote lagar (De l’autre côté de la gare), d’O’Bryan Vinglassalon, est quant à lui un appel au partage avec les exclus et les marginaux. Christophe, un photographe un peu fouineur s’intéresse bizarrement à une gare routière la nuit, dont l’intérêt semble bien limité tant elle est vide et inhospitalière. Des taches apparaissent sur ses photos, qui se révèlent être des ballons. Tandis qu’il en suit la piste, un jeune homme surgit derrière lui qui lui dérobe son portefeuille. Il le poursuit et bouscule une femme en train de servir un repas d’anniversaire, renversant le bon poulet qu’elle y amenait. Il récupère son argent mais pour s’excuser, il commande des pizzas, si bien que cette femme l’invite à partager leur repas et même à prendre des photos. Et voilà Christophe parti dans une étrange aventure dans cet au-delà de la gare éclairé des chaudes couleurs de la fête qu’il n’avait jamais vu auparavant.

Une constellation improbable est attablée dans ce rêve éveillé. On y retrouve Harmon, le jeune voleur, qui passe son temps à imiter Christophe, miroir de son regard, clown qui transgresse les règles avant d’être remis en place par Anita, la mère dont on comprendra vite qu’elle est prostituée. Cela fait 18 ans qu’elle ère dans cette gare et c’est justement les 18 ans de sa splendide fille, Heidi, que cet intriguant aéropage se réunit pour fêter. A-t-elle dû se prostituer pour pouvoir l’élever ? Mandela, au nom révélateur, sorte de clochard alcoolique et rigolard, saltimbanque haut en couleurs, aux habits arc-en-ciel comme le slogan qui veut décrire la société mauricienne en référence à l’Afrique du Sud, est un fou lucide qui sort de temps à autre de sages vérités. Tous parlent créole, dans un langage parfois très cru qui fait frémir les spectateurs. Le fait qu’Anita soit elle-même une Créole n’est pas remis en cause, comme si c’était un fait établi en situation mauricienne que les Créoles (d’origine africaine) sont le bas de l’échelle…

Arrive Sanny, le maquereau, lui aussi très stéréotypé, qui voudrait faire subir le même sort que sa mère à Heidi mais qu’elle rejette vertement. Christophe s’interpose mais se retrouve dans les pommes, la tête sur les genoux de la belle Heidi qui lui parle de sa longue attente du jour…

C’est ainsi une représentation imaginaire d’un monde marginal que nous propose O’Bryan Vinglassalon, dans un endroit de son quartier qu’il connaît bien, décor de vie qui s’anime soudain la nuit sous l’œil bienveillant du photographe-réalisateur. Ce regard est une tentative de lutter contre l’invisibilité de ces marginaux qui partagent pourtant volontiers leur repas avec celui qui veut bien les voir et les respecter. Le film apparaît ainsi comme un appel à la relation avec les exclus, eux qui savent si bien rire et chanter, même s’ils sont vite rattrapés par la gravité de leur vie.

On regrette cependant la pesanteur de cette représentation en images fixes et plans qui durent, certes signifiants pour évoquer l’attente d’un bonheur incertain, mais où manque le grain de folie qui rendrait compte de l’énergie des marginaux et de leur joyeuse transgression à même de dynamiser la société. La démesure et l’esprit débridé d’un Kusturica par exemple… L’arrivée du maquereau Sanny plombe la fête autant que le film, et en inverse la perception autant que l’intention, rabaissant ses protagonistes au rang de victimes. Si ce conte semble évoquer les personnages d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (1) sans en avoir les excès et la charge satirique, c’est sans doute comme l’indique son titre davantage de sa suite qu’il s’inspire, intitulée De l’autre côté du miroir, que Lewis Carroll publia deux ans plus tard. Alors qu’elle sort inchangée des illogismes du premier roman, Alice progresse ici sur l’échiquier d’un monde à l’envers. De pion, elle devient reine. Christophe, lui, semble avoir rêvé mais n’est plus non plus le même : il a compris que de l’autre côté de la gare, un monde est à sa portée s’il veut bien franchir le miroir et partager le repas qui lui est offert.

L’Oeil des marins, de Leslie Athanas évoque un récit pour la jeunesse. Effectivement, souvent, dans les livres pour enfants, une branche qui se consume dans la cheminée ou un objet qui va disparaître raconte son histoire, mais aussi ce qu’il a vu de la grande Histoire. C’est ce dispositif qu’adopte le cinéaste pour appeler à la conservation du patrimoine. Incarné par une voix, un phare dialogue ainsi avec un vieux marin qui lui rend depuis très longtemps visite. Ce phare guide les bateaux pour éviter les récifs mais est rendu obsolète par les instruments modernes de navigation. A quoi bon conserver ces vieilles pierres qu’il faut entretenir ? N’est-ce pas une nation toute entière qui y perdrait un pan de sa mémoire ? Pourtant, les visiteurs s’y pressent pour voir le panorama, les amoureux continuent de traîner dans ses abords…

Cet exercice de style puise son actualité dans les atteintes au patrimoine qui choquent nombre de Mauriciens lorsque tel ou tel pan d’Histoire est balayé par la revente de terrains à des complexes touristiques, mais aussi lorsque le pays, plutôt que d’élargir progressivement ses routes à deux voies, s’endette fortement auprès de l’Inde pour construire un métro express destiné à désembouteiller Port-Louis et ses environs, un lourd projet dans un habitat condensé entre mer et montagnes qui entraîne forcément des destructions et des pertes.

Le réalisateur cherche donc à personnifier le phare pour sensibiliser à cette problématique. Ses énormes ampoules s’allument au départ mais s’éteignent à la fin. La caméra adopte le mouvement circulaire de ses engrenages, observe à travers ses fenêtres l’état de la mer et les bateaux, accompagne les visiteurs mais aussi ce vieux marin d’abord enfant puis vieux sage qui le conseille. Il est ainsi personnage sensible qui sent la fin venir et s’en inquiète.

Le problème est que les accents un peu trop lyriques de cette voix prennent en français une bien désuète consonance. Sans chercher l’exotisme, le créole aurait mieux correspondu à l’Histoire autant qu’à la pratique d’une île où on le parle à 95 %, prenant ainsi le statut d’outil interculturel unificateur d’une société tiraillée entre ses différentes communautés. Une distance se crée, qui dessert la personnalisation du phare et partant le projet du film : un plaidoyer pour la conservation du patrimoine commun.

Retriever (Chien d’arrêt), de Charles Siméon tente une incursion dans le cinéma de genre pour interroger les rapports de puissance entre hommes etfemmes. Autour d’une table donc, une femme, un homme. L’homme est lié, ensanglanté, à bout. La femme le torture pour savoir où il a caché ce qu’elle cherche. A la chasse, un chien d’arrêt attend le moment de ramener les proies… L’homme ne lâche pas ; au contraire, il provoque. Elle lui plante un couteau dans les mains, pour qu’il perde son arrogance et ne recommence plus… Elle est pourtant prête à se sacrifier autant que sacrifier. A la fois ange de la mort et femme éplorée, elle est aussi bien dominatrice que victime. C’est la puissance qui est en cause, dans son prolongement : la perversité, que cette femme voudrait enrayer tout en l’exerçant elle-même pour trouver l’objet de sa quête qui lui tient tant à cœur.

C’est dans ce paradoxe qu’évolue cette tentative de représentation des contradictions humaines. La scène est éclairée d’une lumière crue, plongée dans le noir : cet infernal duo se voudrait référence au mythe. Les codes du film de genre sont dès lors convoqués pour soutenir le propos, également dans le final où la femme arrive à ses fins, un final qui aurait aussi pu être le début, vu que l’on hésite entre quête et castration. Le problème est que ces codes ne font que mettre à distance, tant les ellipses du récit et la pauvreté du jeu empêchent le spectateur de comprendre ce qu’il en est et d’entrer dans le film.

Lorsque sa construction est aussi visible, l’image choc finit par envahir le ressenti et ne plus représenter ce qu’elle veut dire. Dans un tel dispositif de chair fraîche et de vengeance, le spectateur est placé en situation de voyeur de la violence à l’œuvre et dans l’ambigüité de ses affects. Il aurait fallu davantage de maîtrise pour dépasser ce stade, pour réussir le difficile pari de représenter les tiraillements de l’âme humaine.

  1. L’écriture de la langue créole n’est enseignée que depuis 2012 dans les écoles mauriciennes alors que c’est la langue de communication de la plupart des Mauriciens.
  2. Il y a même dans Alice au pays des merveilles un dodo, référence à Dogson, le vrai nom de Lewis Carroll qui avait tendance à bégayer. N’oublions pas que le dodo est le symbole de Maurice, animal qui peuplait l’île avant que les Hollandais ne s’y installent en 1598, mais si facile à chasser qu’ils l’ont exterminé. Christophe, dans son étonnement permanent, a parfois tendance à bégayer lui aussi.

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Africultures 15848 partages Voir son profil
Voir son blog

Magazines