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Moussa Hamadou Djingarey : « Faire des films d’Africains pour les Africains »

Publié le 28 octobre 2017 par Africultures @africultures

Dates clef de Moussa Hamadou Djingarey
1973: Naissance le 9 juillet à Zinder (Niger)
1999-2002 : Formation pratique aux techniques de l’audiovisuel à Al-Hayat Production Djeddah en Arabie Saoudite
2002 : Fonde sa société de production MD digital vidéo production à Niamey (Niger)
2005 : Réalise et coproduit son premier documentaire La mystérieuse croix d’Agadez
2010 : Premier long métrage de fiction, Hassia

Principaux films produits et/ou réalisés
Court-métrage : 2005 La mystérieuse croix d’Agadez  (26’, documentaire) / 2006  (52’, documentaire) / 2008 Casting pour un mariage  (6’) / 2010 Le chemin de l’intégration (13’)
Longs-métrages : 2010 Hassia   / 2012 Mon retour au pays  / 2013 Koré   / 2016 Le pagne

Moussa Hamadou Djingarey est un producteur et réalisateur nigérien entré dans le cinéma après une première formation autodidacte en Arabie Saoudite. Il suivra ultérieurement de nombreuses autres formations dans plusieurs pays (Bénin, France, Sénégal) pour se familiariser aux techniques audiovisuelles, puis se lancera avec succès dans la production et la réalisation de ses propres films, documentaires puis de fiction. S’appuyant sur sa société de production MD digital production fondée à Niamey en 2002, il couvre une grande partie du champ des productions institutionnelles au Niger, qui lui permettent de faire fonctionner sa structure et produire courts et longs métrages de fiction. Rivalisant de techniques marketing et commerciales pour financer et amortir ses films, tant en projections publiques – alors que le Niger ne disposait plus de salle de cinéma – qu’en DVD, qu’il auto-pirate, ou à la télévision, il estime l’activité cinéma et audiovisuelle profondément rentables et exhorte ses compatriotes à s’y lancer, et produire enfin des films africains, par et pour les Africains.

Pouvez-vous présenter votre parcours de producteur et réalisateur?

Lors de ma formation en Arabie Saoudite, j’ai côtoyé et sympathisé avec des producteurs pour la chaîne de télévision nationale, ce qui m’a poussé à aimer ce métier, puis à rester, sur cette chaîne, comme assistant sur la production des films. Durant trois ans j’ai suivi de façon pratique les métiers du cinéma en passant par la caméra, le son et surtout la réalisation. Je suis rentré en 2002 au Niger avec du matériel numérique, notamment une caméra HD et un ordinateur Mac G3, et j’ai créé une société de production, MD digital vidéo production, puis commencé à produire des vidéo clips, des films de commande, des spots publicitaires. J’ai ensuite approché les structures qui avaient besoin de films. IPour pouvoir vraiment satisfaire leurs demandes, je devais suivre d’autres formations. J’ai obtenu plusieurs bourses d’études pour poursuivre des formations de courte durée grâce à la coopération française, d’abord en résidence d’écriture de documentaires avec Africadoc en mars 2005 à Saint-Louis au Sénégal. Durant quinze jours, j’ai appris à écrire un projet et à faire un dossier complet de production. J’ai ensuite suivi une formation en décembre 2006 à Niamey à l’IFTIC (Institut de Formation aux Techniques de l’Information et de la Communication) en production et réalisation de films de sensibilisation. Et après j’ai également bénéficié d’une formation en doublage avec le soutien de Contre champ de l’Ambassade de France. J’ai suivi en 2009 un stage au Conseil général du Val de Marne, qui a duré trois mois en tournage en numérique, et aussi en montage de films dans une agence de production en France, puis en production au CIRTEF du Bénin en doublage de films en mars 2010. Après j’ai bénéficié, à travers plusieurs festivals, de formations en production et en réalisation, notamment au Clap Ivoire en Côté d’Ivoire, et au festival de Khouribga au Maroc.

Vous avez commencé avec des documentaires et maintenant vous êtes dans la fiction. Pourquoi ce cheminement?

Au Niger il n’existe pratiquement aucune société de production crédible pour les films. En tant que jeune réalisateur, j’étais obligé de me convertir en producteur. A travers les festivals et rencontres j’ai pu  connaître les fonds existants, les guichets qui donnent de l’argent, et de 2002 à ce jour je produis mes propres films.

Moussa Hamadou Djingarey : « Faire des films d’Africains pour les Africains »J’ai commencé avec la réalisation et la production de documentaires parce qu’elle coûte moins cher, et parce que la production d’un film et la réalisation s’apprennent sur le terrain. Il faut d’abord se confronter aux problèmes, savoir les surmonter avant de se lancer dans la fiction, parce que ça demande de grands moyens et de la disponibilité. C’est pourquoi j’ai d’abord commencé à produire des documentaires, notamment Tagalakoy sur les femmes portant du sable au Niger, qui était financé par une ONG, et ça m’a permis un peu de comprendre les problèmes techniques et de les surmonter. Ensuite des ONG m’ont contacté pour produire des documentaires institutionnels, ce qui m’a permis d’économiser un  peu d’argent pour financer les productions de fiction. Quand je me suis réellement senti prêt, en guise de test j’ai réalisé un court métrage de 6mn Casting pour un mariage, mon tout premier film de fiction. Quand j’ai vu que ça a marché, je me suis lancé dans la production de long métrage. La fiction est plus compliquée car il faut suffisamment de moyens pour ne pas être limité dans la créativité. Actuellement je suis dans les deux, dans la production d’un documentaire et en préparation pour la production de mon prochain long métrage de fiction.

Comment fonctionne votre structure ?

Ma société emploie au moins quatre personnes en permanence : un comptable, un comptable secrétaire de direction, des techniciens dont un cameraman et un preneur de son, et moi, pour répondre à la demande. 80% de nos activités sont des films institutionnels, des films de commande et des publicités, et pour 20% des films d’auteur. On a des ONG comme Plan Niger children, Care International, mais aussi les Nations Unies, l’Ambassade des Etats Unis où je suis le principal consultant en matière d’audiovisuel. Je travaille aussi avec la coopération allemande et avec le grand réseau de communication ORTN (office de radiodiffusion télévision du Niger), dont je produis des sketchs, des spots publicitaires, et souvent ils participent à des productions de films d’auteur.

Nos pays africains n’ont pas pour l’instant vraiment besoin de films de distraction, mais de films de sensibilisation. Tous les longs métrages que j’ai réalisés ne sont que des films éducatifs pour pouvoir servir et apporter un changement de comportement des Africains. Donc mes films sont produits pour un public africain et pour un public nigérien en particulier. Ils permettent d’exposer des problèmes qui entravent le développement de notre pays, et pour que la population qui les regarde puisse comprendre un peu les enjeux, les problèmes liés à certaines pratiques traditionnelles néfastes, et trouve la solution à ces problèmes.

Comment financez-vous vos propres films ?

En Afrique, quand un réalisateur ou un producteur débute, son plus grand problème est d’avoir des fonds, et pour cela être capable de sensibiliser et de convaincre pour pouvoir financer son film. J’ai été obligé de financer à 100% mon premier film pour d’abord montrer ma capacité en matière de production, et montrer qu’on peut avec un peu de marketing récupérer tout ce qu’on a investi dans le film. J’ai financé le film, je l’ai réalisé et j’ai organisé dans une salle de 1500 places quatre projections le même jour ; la recette était formidable, près de 4 millions FCFA. Donc au Niger le cinéma marche, les Nigériens aiment encore le cinéma. Ça m’a fait connaître, et par la suite à chaque projet de production cela a été très facile pour moi de convaincre les partenaires, et même le gouvernement qui souvent me donne des financements pour la réalisation de mes films.

Pour mon deuxième projet, j’ai eu des partenaires qui m’ont soutenu après la réalisation. Quand ils ont constaté que le film avait commencé à avoir un succès, j’ai organisé des projections où je leur prévoyais des espaces pour pouvoir vendre leurs produits. Ensuite, j’ai moi-même piraté mon deuxième film ! J’ai produit des DVD ordinaires dans lesquels j’ai contacté des partenaires pour lesquels j’ai réalisé de la publicité, des spots de 30“ à 1mn, et l’ai insérée dans le film. Et j’ai édité une version piratée à 500F qui empêchait les pirates de produire,  parce que si on vend au même prix qu’eux, ils ne gagnent rien du tout. J’ai fait d’abord 10 000 copies piratées, dans lesquelles il y a le DVD avec les spots. On les a vendues en peu de temps parce que c’était moins cher que le DVD normal, et le client qui nous a soutenus a eu la visibilité qu’il cherchait, et nous on a pu récupérer un peu d’argent. C’est avec les recettes de la vente de ce DVD et celles de l’organisation des projections de ce film qu’on a financé le projet d’écriture de mon dernier film. Donc il est possible chez nous de pouvoir auto financer nos productions quand on est créatif.

J’ai réalisé mon dernier film Le pagne avec un soutien d’ORTN. Quand j’avais bouclé le projet d’écriture de ce film, j’avais profité d’une interview à une télé au Niger pour demander aux partenaires de nous aider, et immédiatement après ORTN m’a contacté pour me demander de passer les voir et ils m’ont soutenu avant la réalisation. J’avais fait déjà mes preuves dans le passé en produisant moi-même mes films, et d’autres films de qualité. Ils profitaient aussi de ce film une fois fini, avec un contrat d’exclusivité en matière de l’exploitation dans les salles, ou bien en organisant des caravanes de projection ; ils pouvaient insèrer leur produit dans les activités liées au film.

Après ORTN j’ai eu d’autres sociétés parce que c’est un film qui traite de la violence sur la femme, de l’excision, et beaucoup de structures au Niger s’intéressent à ce thème. Oxfam, qui organise des actions en matière de sensibilisation sur les droits de la femme, a vraiment bien soutenu la production de ce film. La coopération espagnole, la coopération française, l’ambassade des Etats Unis et le gouvernement nigérien ont aussi soutenu. Ce film est donc financé à 100% nigérien ; l’argent a été mobilisé et dépensé entièrement au Niger, ce qui est difficile en Afrique. Moi je l’ai réussi, et je pense que ça va ouvrir des portes à d’autres producteurs pour pouvoir essayer chez eux. Et ce qui est extraordinaire, c’est que la direction des impôts du Niger m’a soutenu, alors que d’habitude c’est le contraire, c’est à nous de payer l’impôt, cette fois-ci c’est l’impôt qui m’a soutenu dans le cadre de la production de ce film. Donc en Afrique tout est possible, l’essentiel c’est vraiment d’oser aller rencontrer les gens et de discuter, et surtout c’est de faire ses preuves en matière de production, parce que personne ne peut prendre de son argent et le donner à quelqu’un qui n’est peut-être pas crédible.

Moussa Hamadou Djingarey : « Faire des films d’Africains pour les Africains »Est-il important d’être présent dans les festivals?

J’ai participé à plusieurs festivals dès mon premier film de fiction, Hassia, réalisé en 2010. Ce film m’a fait voyager et découvrir les grands festivals à travers le monde, notamment le Fespaco dont pendant longtemps le Niger a été absent. Hassia a été sélectionné dans beaucoup de festivals :  Vues d’Afrique en 2011 à Montréal, Ecran noir du Cameroun, Cinémas d’Afrique au Sénégal, au festival de Khourigba au Maroc. En 2012 j’ai réalisé Mon retour au pays, qui a fait un parcours à travers des grands festivals comme Le pagne que j’ai réalisé en 2016, notamment le festival AMAA, African movie academic awards, à Ecran noir au Nigéria, et au Fespaco dans la section Panorama.

L’avantage d’un festival de cinéma ce ne sont pas les projections, mais les rencontres. Je  pousse les jeunes qui veulent se lancer dans la production à y assister, à rencontrer des gens, à être audacieux pour pouvoir affronter les réalisateurs, qu’ils aillent poser des questions : comment on trouve les moyens, comment on produit un film. C’est la meilleure façon d’apprendre pour connaître les guichets, savoir faire un bon dossier fiable et banquable. Au Fespaco il y a tous les grands producteurs africains et européens, et à chaque édition je rencontre des gens pour discuter de productions.

Comment arrivez-vous à trouver des acteurs pour vos fictions?

La particularité au Niger c’est qu’on n’a ni école d’acteurs, ni école de cinéma ; on a une école de journalisme qui forme un peu des techniciens télé, donc il faut après organiser une séance de formation d’une ou deux semaines avant le tournage. Les comédiens, les acteurs ne sont pas des comédiens professionnels, donc on les forme un peu, on fait venir des vrais comédiens et des vrais techniciens sur le cadrage et la prise de son, et on leur apprend comment on fait le jeu d’acteurs au cinéma. Ca a toujours marché, et ma particularité est de faire venir des acteurs non professionnels dans mes productions. C’est une façon de montrer leur talent caché, et surtout d’apporter un plus dans le monde de la culture. Il y en a beaucoup qui ont commencé à tourner dans mes films, et qui aujourd’hui sont de bons acteurs, et sont appelés dans d’autres productions. Donc dans mes productions, dans chaque nouveau film, il y a toujours un ou deux nouveaux acteurs inconnus.

Le vrai cinéma africain c’est quand l’Afrique arrive à se financer et à produire elle-même ses propres films, que toute l’équipe est africaine, que l’histoire elle-même est une histoire africaine

Que deviennent ceux que vous formez aux métiers du cinéma ?

Pour la technique, certains qui veulent faire du cinéma passent par cette école de journalisme, et puis viennent chez nous pour faire un stage de trois ou six mois. Mais les jeunes, qui ont eu la chance d’assister à ces formations courtes, ont envie de produire des films pour la population nigérienne ou pour l’Afrique. Pour eux c’est une chance d’avoir cette formation, donc pour rendre la monnaie de la pièce il faut qu’ils aient déjà un projet de films pour une population locale. C’est bien d’avoir un financement à l’étranger, de produire un film pour un festival ou bien pour l’étranger, mais ça ne fait pas partie de leur priorité.

On dit tout le temps que les pays africains sont des pays indépendants, mais je vois que les films africains qui ont du succès dans le monde, qui ont eu des prix, même malheureusement au Fespaco, dans tous les films de la sélection au générique, il n’y a pratiquement aucun noir africain. On dit que le Fespaco est le festival du cinéma africain, mais qu’est-ce qu’on appelle cinéma africain ? Est-ce un film où le réalisateur est africain et l’équipe européenne ? Ou toute l’équipe doit être composée d’africains ? Des productions pilotées par l’OIF, le ministère français des affaires étrangères sont-elles africaines ?… Si le scénario est écrit par des européens, et qu’il suffit juste de changer la couleur de la peau des personnages pour que l’histoire puisse tenir avec des européens qui le tourne…  ça n’est pas du cinéma africain. Le vrai cinéma africain c’est quand l’Afrique arrive à se financer et à produire elle-même ses propres films, que toute l’équipe est africaine, que l’histoire elle-même est une histoire africaine ; c’est ça qui va impressionner les autres.

Hassia mon premier long métrage est une histoire locale, produite localement, je l’ai fait pour une consommation locale, mais à sa sortie j’étais impressionné de voir que le film a intéressé plus largement. On m’envoie des mails de partout, on m’invite à des festivals pour pouvoir le projeter et c’est un film où tout est en langue locale. J’ai compris qu’on doit arrêter de copier les autres, arrêter de faire des films pour les autres. Faisons des productions pour nous-mêmes quel que soit le coût de la production. Malheureusement chez nous les réalisateurs pensent que si leur film n’as pas un financement de l’Union européenne, il ne va jamais marcher. Il n’ira pas dans un grand festival européen qui le sélectionnera, et pour cela le film n’aura pas marché. Mais ton festival c’est ton public ! Tes parents, tes voisins là qui vivent chez toi à côté, donne-leur un DVD et c’est eux qui te font connaître ! La grande fierté aujourd’hui c’est quand brille ton nom chez toi, pas à l’étranger. Malheureusement beaucoup ne comprennent pas ça.

Est-ce que, seul ou avec d’autres producteurs, vous essayez de faire pression sur le gouvernement pour la création d’écoles de cinéma?

C’est ma bataille ; à chaque fois que j’ai l’occasion de rencontrer les autorités, je leur parle de ce problème. En Afrique nos autorités sont des spécialistes de la récupération. Ils attendent de voir le produit fini pour en parler à la télé « Le Niger est présent à tel festival, le Niger a eu tel prix ! » Alors qu’ils ne participent pas ! Quand vous voyez comment un réalisateur ou un producteur africain cherche de l’argent en Afrique comme un vrai mendiant, ça fait pitié ! Les autorités ferment les yeux, alors qu’on a un problème de financement, qu’on a un problème de formation, et qu’ils n’ont aucun budget de  dans le budget national 2017 pour pouvoir aider la production de film, ou la formation des jeunes. Certes depuis l’avènement de ce régime qui a comme slogan la renaissance culturelle[1], ils ont mis en place un système pour pouvoir encourager la production cinématographique. Au Fespaco 2017 notre ministre de la culture était avec nous. On est soutenu moralement, et ils ont en projet d’instaurer un fonds de 10 milliards de francs CFA pour pouvoir financer les activités culturelles sur cinq ans ; peut-être que le Niger va faire parler de lui en matière de cinéma !

Souvent j’ai des partenariats avec l’Ambassade des Etats-Unis ; chaque année ils financent dix jours de formation, et j’y organise pour les jeunes des sessions en production, réalisation et en jeu d’acteur. Et souvent on fait venir des formateurs étrangers, des américains qui viennent instruire ces gens, et c’est seulement cela qui nous a permis d’avoir chaque année au moins dix réalisateurs, dix acteurs ou actrices professionnels potentiels au Niger. Si toutes les institutions, ou l’Etat, en organisaient, ça pourrait peut-être dans l’avenir développer une industrie de cinéma fiable au Niger.

Comment distribuez-vous vos films ?

La distribution des DVD en Afrique pose toujours problème par manque d’entreprises fiables. Il n’y a qu’une société qui souvent nous contacte pour distribuer nos productions, Côte Ouest Audiovisuel, mais ils ne sont pas trop clairs, donc il n’y a aucune structure de production fiable en Afrique occidentale. On se contente juste de la distribution locale. Au Niger, je distribue moi-même mes productions, car il n’y a pas de distribution organisée : je trouve des vendeurs, je donne les DVD que j’ai édités, ils revendent, ils remboursent l’argent (même si certains ne le font pas). Après deux ans le film rentre dans le domaine public, on le laisse à une autre société de distribution qui le propose à des télés, et chaque année ils font le point des ventes et sont censés envoyer l’argent, mais souvent ils ne l’envoient pas.

Le cinéma africain à sa sortie est un cinéma destiné aux festivals, aux projections dans les salles de cinéma. Après la vente sur des supports DVD et les passages à la télévision, ça devient systématiquement piraté. Aujourd’hui les pirates ont des appareils pour capter sur la télé, et dès que le film passe sur une chaine ils enregistrent et dupliquent. On voit même le logo de la télé, et deux jours après ils font des containers de DVD qui partent de Chine et ça envahit ton pays. Donc du coup j’attends deux ans parce que je pense qu’en deux ans on peut rentabiliser la production avec les projections et les festivals.

Au Niger on n’a plus aucune salle de cinéma. J’utilise le Palais des congrès qui est une salle d’au moins 1500 places pour organiser des projections, mais la location de cette salle coûte un million de francs CFA (1500€) par jour, donc nous avons du trouver une solution. Pour la toute première fois on a signé un contrat de coproduction avec la salle qui gagnait 40% des billets vendus, et moi 60% alors que je détiens les droits sur mon film. J’ai rencontré les télévisions privées qui ont besoin de nos productions mais qui n’ont pas les moyens de les acheter, et en échange des droits de diffusion dans deux ans ils m’ont fait une promotion d’un mois avant la sortie du film en salle. Et toutes les télés, au moins dix, ont accepté et pendant au moins dix jours avant la sortie de mes films, ils ont fait la promotion de mon film,  ce qui m’a permis de remplir la salle aux quatre projections dans la même journée. C’est vraiment le manque de productions qui fait que les gens font semblant de ne pas aimer les films, mais les gens aiment le cinéma.

Grâce à Bolloré, le Niger a inauguré sa première salle de cinéma numérique début 2017, avec du matériel sophistiqué. Une très belle salle et pour l’instant  la seule qui existe. Mais c’est décevant que ce soit quelqu’un de l’étranger qui vienne le faire chez nous. Nos autorités n’y connaissent rien, nos commerçants, les hommes riches ne le feront pas parce que ils pensent que le cinéma est un domaine maudit, parce que religieusement dans l’islam on dit que le cinéma n’est pas bon, donc ils ne veulent pas s’investir dedans, ils ont peur d’être insulté chez nous.

Le Nigéria est-il un modèle pour vous ?

Au Niger, les films du Nigéria que nous voyons sont ceux produits dans une seule zone du Nigéria, Kano, qui fait frontière avec le Niger. On y a des éléments en commun comme la langue, et je pensais que c’était seulement cela les productions nigérianes. Ce qui m’a surpris quand je suis parti au Nigéria la première fois pour un festival,  à Lagos, je n’ai vu aucun DVD des films que j’avais l’habitude de voir, car ils ont plusieurs zones de production. Il y a les films Haoussa, les films Arewa, Igbo et Yoroba, des productions qui ne sont pas identiques. Les films Igbo sont très en avance en qualité, et peuvent aujourd’hui être projetés dans le monde entier ; ce sont des films dans lesquels ils ont investi des milliards, mais malheureusement la plus grande partie du reste de la production nigériane est de mauvaise qualité, surtout celle des films de la zone qui fait frontière avec notre pays, la zone Kano.

Arrivez-vous  à vivre de votre métier de producteur?

Nous sommes des grands consommateurs de films importés mais il y a un défaut de productions locales. J’étais surpris quand j’ai sorti mon film la toute première fois, je me demandais d’où venait tout ce monde ! Mais les gens aiment le cinéma africain, ils aiment la production locale, mais nous ne produisons pas assez pour eux, donc ils regardent d’autres productions. Je me suis lancé à 100% dans la production pour pouvoir au moins satisfaire ma population, satisfaire le Niger, mais aussi gagner de l’argent parce que c’est vraiment rentable : ma première maison, là où je vis actuellement, est construite avec les recettes de mon premier film.

Je vis très bien de mon métier, ça me nourrit et c’est formidable. Parce que mon cinéma est un cinéma commercial, je produis des films, j’organise des ventes de DVD, j’organise des projections, je récupère un peu d’argent. Cet argent je l’investis dans le second film, et cela forme un cercle ! Ma société de production aujourd’hui est assez étoffée avec du matériel moderne pour pouvoir produire et être à jour en fonction du développement de la technologie. Et quand tu produis des bons films tu as toujours des films de commande, qui permettent aussi de financer les productions. Donc au moins j’ai pu mettre en place un cercle vertueux où je peux produire, financer, produire, financer, sans demander de soutien à un pays étranger!

Et pour l’avenir?

Je veux adresser une demande aux réalisateurs africains. Surtout aux jeunes qui se lancent dans le cinéma. Je leur demande de ne pas attendre des milliards pour produire des films. Aujourd’hui on a ce qu’on appelle l’entraide sociale chez nous, avec une société qui est disponible. On a des techniciens au Niger, on a des comédiens qui ont tellement envie de jouer dans des films, disponibles en fonction des budgets. Communiquez avec ces gens : « J’ai tel projet, je n’ai pas de sous, aidez-moi à réaliser mon film, on partage les recettes», ça c’est une méthode. Au moins des films vont voir le jour, et les gens vont travailler. Car quand un réalisateur me dit qu’il attend un milliard pour pouvoir produire un film, je dis qu’il rêve, ce n’est plus possible, c’était avant, ça ! Aujourd’hui les Etats ont tellement de problèmes, d’insécurité, de terrorisme, ils n’ont pas le temps à la distraction, ils n’ont pas le temps à s’intéresser et financer la production de films. Donc produisez en fonction de vos moyens, cherchez des sujets simples, à petit budget. Ça va vous faire connaître, ça va vous faire travailler, et ça occupe aussi la population. Voilà le message que je lance aux jeunes réalisateurs africains : « Produisez, produisez avec peu de moyens, et ça vous permettra d’apprendre ».

Propos recueillis par Camille Amet et Sofia Elena Bryant à Ouagadougou en février 2017 ; entretien réalisé par Claude Forest.

[1] M. Mahamadou Issoufou, a été élu président de la République le 7 avril 2011, puis réélu en 2016.


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