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Fils d’enfer

Publié le 12 novembre 2017 par Morduedetheatre @_MDT_

Fils d’enfer

Critique des Barbelés, d’Annick Lefebvre, vus le 10 novembre 2017 au Théâtre de la Colline
Avec Marie-Êve Milot, dans une mise en scène d’Alexia Bürger

Je me souviens très bien des premiers mots qui m’ont fait découvrir Annick Lefebvre. C’est Theatrices qui me les a donnés, alors qu’elle finissait d’écrire son article sur l’entretien qu’elle avait eu avec l’autrice. Je lui dis que son nom m’évoque quelque chose, que j’ai vu passer un dossier de presse à son nom, et elle me pitch alors son prochain spectacle, Les Barbelés. Pour me faire découvrir le personnage, elle me lit des passages de son entretien. Évidemment, ce qui me marque, c’est sa réponse à la question « Si vous étiez ministre de la culture… ». Annick Lefebvre répond que si ses revendications ne fonctionnent pas, elle ferait une tentative de suicide, sur la place publique. Une réponse peu attendue, loin du conformisme habituel, confortable et approuvé par tous. Une réponse qui dérange, qui interroge, qui nous met l’arme entre les mains sans nous expliquer comment s’en sortir. A la manière de sa pièce.

L’idée de base me plaisait, je dois l’avouer, avec ce personnage à qui des barbelés poussent dans le ventre jusqu’à atteindre les cordes vocales, lui laissant une heure pour parler. Une ultime heure. Cette situation, angoissante, a également son penchant. Fascinant. Victime d’un voyeurisme invétéré, je voulais savoir ce qu’il pouvait bien avoir à dire pendant cette dernière heure. Cette situation, ce simple « et si il ne restait plus qu’une heure pour… » nous met face à nos contradictions. Une heure pour parler, c’est aussi prendre une revanche sur toutes ces minutes où l’on s’est tu.

Ce spectacle, c’est la découverte de trois mondes. D’abord, l’écriture âpre de d’Annick Lefebvre. Outre une idée brillante, ses mots sont forts, parfaitement aiguisés, ils connaissent les points faibles de leur cible et savent où appuyer, à quel instant, avec quelle puissance. Les barbelés sont certes du côté du personnage mais il s’insinuent aussi chez les spectateurs : ils grimpent le long des sièges, nous obligeant à faire face à des vérités refoulées, ouvrant des plaies béantes à chaque tentative d’évasion. S’ils mettront un terme à la voix du personnage, de notre côté ils nous paralysent aussi peu à peu, nous imposant une parole parfois désagréable ; c’est littéralement une prise d’otage verbale. Tout ce que le personnage a à dire avant cette heure dernière résonne en nous comme un écho acide : ce jour où nous aurions dû dire quelque chose face au racisme ou à la lâcheté, ce jour où tout se joue dans l’apparence et non plus dans la connaissance, ce jour où ma douleur a plus compté que celle de ceux pour qui je pleurais.

J’ai également découvert une metteuse en scène – une scénographe ? – de grand talent, en la personne d’Alexia Brüger. En n’utilisant qu’une partie de la scène du Petit Théâtre de La Colline, elle crée un espace vital restreint, sorte de ring parfois très étouffant. Le travail sur les lumières mais également sur les sons apportent une dimension supplémentaire au tourbillon verbal qui se déchaîne sur scène : qu’elle épluche son pamplemousse à s’en abîmer les mains ou qu’elle marche sur des céréales, ces petits riens auxquels on pourrait ne pas faire attention dérangent et deviennent presque obscènes sur ce plateau où, de manière généralisée, tout devient peu à peu insoutenable. Une fin du monde est en cours, et la transformation progressive de l’espace scénique en est le miroir.

Enfin, il fallait sans nul doute des épaules suffisamment solides pour porter ce texte ravageur. Pour compléter le trio féminin, Marie-Êve Milot a su apporter sa présence et donner sa voix à ce personnage, initialement non genré. Elle livre son message avec brio : impressionnante et forte, elle n’est jamais imposante et, loin de « faire l’actrice », elle joue plutôt le jeu du spectateur et semble prendre nos visages au fil de ses déblatérations. Elle est nous, citoyenne lambda qui fait ses bonnes actions régulières pour pouvoir assumer sa vie confortable de bobo occidentale ; et lorsque ses pupilles croisent les nôtres, son regard n’accuse pas, il interroge : toi qui me regardes confortablement installé dans ton siège, à quel point sens-tu présentement les Barbelés au fond de ta gorge ?

Ce spectacle m’a complètement retournée. Il est beau, puissant, sincère, et nécessaire. Il fait mal, et ça fait du bien.  

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