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(Reportage) Un colloque sur la traduction intersémiotique : « Expanded translation » à Mulhouse, par Jean-René Lassalle

Par Florence Trocmé

Un colloque sur la traduction intersémiotique : « Expanded translation » à Mulhouse


Roden Steve  main écrivant1 Traduction et intersémiotique
Dans la traduction littéraire contemporaine un changement de paradigme s’est peu à peu complété avec la revalorisation de la créativité du traducteur, la référence régulière à l’essai fondateur de Walter Benjamin sur « La tâche du traducteur » (1929) et les développements de la traductologie (Antoine Berman, Susan Bassnett) : la traduction littéraire n’est plus seulement vue comme le passage d’une langue-source à une langue-cible qui cherche d’abord des équivalences de sens, mais aussi comme un important travail entre-langue qui (re)crée des formes et concepts poétiques. Considérant ces deux aspects on obtient un tableau plus complet du travail artistique des traducteurs et traductrices littéraires.
Maintenant si l’on poursuit cette pensée dans les perspectives de l’art moderne et de la poésie contemporaine on arrive à des œuvres actuelles qui fleurissent dans le domaine très diversifié de la poésie expérimentale.
Le colloque multidisciplinaire « Poetry in Expanded Translation » faisait donc le point en anglais et français avec des participants de tous pays sur les derniers développements d’une traduction élargie, augmentée, expérimentale ou intersémiotique. Il s’est tenu à Mulhouse du 8 au 10 novembre 2017, dans les instances d’une ville de taille modeste qui a courageusement soutenu le projet avec son université, la bibliothèque municipale et le récent musée d’art contemporain de la Kunsthalle.
L’originalité de ce colloque était de se concentrer sur l’avant-garde et de conjuguer la recherche et l’art : les nombreuses conférences étaient accompagnées de lectures de poètes et d’évènements artistiques de différents médias. L’organisation incombait au groupe international « Expanded Translation » mais l’imposante structuration mulhousienne semblait reposer sur une poète-professeur de l’institut d’anglais de l’Université de Haute-Alsace, Jennifer K. Dick, aussi co-organisatrice des lectures de poésie bilingues « Ivy Writers » à Paris.
Le programme s’ouvrait par une exposition de l’artiste conceptuel britannique Steve Roden à la Kunsthalle Mulhouse, à laquelle devait répondre le poète français Christophe Manon, « traduisant » cette œuvre visuelle en poèmes écrits qu’il lut ensuite en public. Ici apparaît déjà une constante du colloque : la traduction intersémiotique, qui – au mieux : créativement - traduit un média artistique en un autre média artistique (par exemple un dessin en poème, un film en texte, etc.), ne se limitant pas à la description d’une œuvre d’art par un écrivain comme souvent dans l’ancienne « ekphrasis », mais travail esthétique à part entière qui crée, recrée, s’inspire en utilisant des processus métaphoriquement comparables à ceux d’une « traduction », qui serait « élargie ». Steve Roden montre alors une vidéo de sa main écrivant quelques mots pour les effacer sous la reproduction agrandie des signes codifiés qu’utilisait Walter Benjamin pour raturer ses manuscrits dans un « Dictionnaire des silences de Walter Benjamin » :
2 Poésie dans différents médias
D’autres œuvres de traduction intersémiotique furent proposées : une performance en « symphonie de souffles » par Valentine Verhaeghe sur une partition du poète sonore Henri Chopin, ou encore un « Ghettopéra » par Mathilde Sauzet-Mattei
Le chorégraphe Olivier Garbys dansa d’après un texte de Jennifer K. Dick, une expérience à saluer car danse et poésie sont deux arts qui se connectent rarement.
Le groupe Outranspo était représenté par la franco-américaine Lily Robert-Foley. Il applique la conceptualisation poétique de l’Oulipo en structurant les procédés de traduction de manière mathématique-ludique. Ainsi dans son Graphemachine (Editions Xexoxial, USA 2013), Lily Robert-Foley développe des machineries de pensée qui partent d’une auto-ironique recherche google sur deux mots comme « Lily needs » ou « Lily cherche » : elle isole certaines solutions puis les relie par des graphiques et enfin remplace quelques mots par des formes moléculaires. C’est difficile à décrire mais les résultats en proliférations de diagrammes sémiotiques sont tout aussi intéressants que les mécanismes de manipulation qui voient apparaître et disparaître des mots, le tout avec un étonnement enfantin et un esprit de géométrisation qui rappellent Paul Klee.
On notera avec le chercheur-traducteur Vincent Broqua (co-directeur du cycle de lectures et vidéos de poésie de Double Change) qu’effectivement la « traduction de traduction » pourrait ne jamais s’arrêter, de langue à langue, de système de signes vers un autre système de signes, grâce à l’avancée de l’analyse sur les opérations de transposition, à la perspective de l’art expérimental où tout peut être transformé, et à une période actuelle instable, ouverte, hybridisante (à accueillir). Surtout si l’on tient compte que le travail de l’artiste ou poète (artiste du langage) est déjà une « traduction » de sa perception du monde. Quand l’artiste arrête la construction (pour des raisons mystérieuses ou contraintes ou concrètes) et donne le résultat en retour au monde, l’œuvre peut se présenter.
Nia Davies d’Angleterre et Mamta Sagar d’Inde réalisent une sorte de journal poétique de leur amitié avec une spontanéité mêlant divers médias (son, image, vidéo, archives) et en jouant avec et entre leurs deux langues anglaise et kannada, ce qui donne de jolis kaléidoscopes bilingues :
Une autre expérience de vidéopoésie est celle de Luc Bénazet et Sébastien Laudenbach avec leur cycle OSN où un film d’animation est dessiné à la main pour « traduire » des poèmes vocalisés – notons que les sous-titres en anglais de Eric Houser font aussi poésie :
3 Métamorphoses de textes, images et livres
Les interventions comprennent aussi des études d’œuvres par des chercheurs. Ainsi Lucie Taïeb présente des aspects méconnus du poète autrichien Ernst Jandl : son amitié avec le poète visuel écossais Ian Hamilton Finlay, ses différends avec le groupe de Vienne qui n’apprécie pas sa popularité, et un poème conceptuel constitué de la description paradoxale d’une phrase orale exprimée à bouche fermée. Lambert Barthélémy (directeur des Editions Grèges) montre la proximité du cinéma expérimental de Stan Brakhage avec la poésie dans un « effacement du narratif au profit de pures formes d’imagemouvement ». Philip Terry décrit son projet d’éditer en Angleterre un poète français inconnu qui fasciné par la découverte de la grotte de Lascaux, tenta vers 1950 de traduire les indéchiffrables pictogrammes rupestres en mots pour transformer leurs groupements sur la roche en poèmes sur papier.
La doctorante Zhang Rui considéra la calligraphie comme un art intermédiaire entre la peinture et la poésie et montra l’interaction des trois dans les œuvres du Moyen-Age chinois, arguant en plus qu’un Chinois contemporain lisant un poème Tang concis à la syntaxe volontairement floue n’est pas rebuté par un langage plutôt hermétique mais « voit » un paysage dans son esprit.
Bénédicte Vilgrain, par ailleurs auteure d’une poésie métamorphosée par son autotraduction (dans son cycle « Une grammaire tibétaine », dernièrement chez L’Ours Blanc/Héros-Limite), a parlé des problèmes et solutions inhabituels rencontrés par elle et Bernard Rival pour traduire et éditer le livre de l’expérimentale Susan Howe Marginalia de Melville qui renferme aussi la figure d’un étrange poète-traducteur du 19e siècle James Clarence Mangan.
Enfin la poète nord-américaine Cole Swensen, qui a écrit le beau Such Rich Hour (publié chez José Corti sous le titre Si riche heure) transmutant les enluminures du célèbre Livre d’Heures du Duc de Berry en poèmes contemporains philosophiques, a projeté les reproductions de « traductions » de livres en sculptures : par exemple l’artiste Guy Laramée, qui semble faire surgir des ruines de pages de pierre, évoquant peut-être un épuisement du livre en tant que réceptacle de connaissance face á l’internet, mais libérant aussi le livre qui peut se consacrer à plus de créativité poétique.
Cole Swensen dans Poezibao :
On notera encore, malheureusement trop brièvement, les « polyverse » de l’Américaine Lee Ann Brown, le projet Un/Furl en « fragiles interconnections » de la trinidadienne Vahni Capildeo et la prose poétique entre hyperréalisme et abstraction onirique tentant de traduire un réel visuel traversé de contraintes politico-économiques invisibles de l’Italien Alessandro de Francesco (Vision à distance, Mix 2013).
Le colloque « Expanded Translation », en 2018 à l’Université de Bangor au Pays de Galles, poursuivra cette quête humaine de chercher un langage, une traduction, une poésie.
Jean-René Lassalle


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