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(Anthologie permanente) Jacques Josse, "Comptoir des ombres"

Par Florence Trocmé

Josse comptoirJacques Josse publie Comptoir des ombres aux éditions Les Hauts-Fonds.

« Un vieil homme les conduit, qui a vu la naissance des arbres et la fraîcheur du feuillage, sa mémoire est fidèle, mais il y a des mots qui doivent rester au fond du cœur, au fond des eaux. »
Maurice Blanchard, Les Barricades mystérieuses


Fin de route, parking vide, balayé par un vent venu du nord, le café est derrière, fermé pour toujours, Rousseau n'y est plus, gisant au cimetière depuis des lustres, ne dialogue plus qu'avec d'anciens clients triés sur le volet, Popeye, Jimmy, Jeff, Salaun, Marquier et quelques autres dérivant entre taupes et pissenlits, sans un regard pour nous, les plus jeunes, condamnés à rouler deux, trois fois par semaine sous le ciel gris, du bourg à la falaise en passant au ralenti devant l'enseigne éteinte, l'allée de boules envahie par les herbes et la publicité mauve Quinquina écaillée sur la façade, contraints de passer avant de poursuivre jusqu'au parking où dépliant chaises et table, ouvrant packs et boîtes de 50 cl de bière, nous pouvons enfin nous désaltérer et admirer le paysage, d'est en ouest, de l'île de Bréhat au cap Fréhel, intact, pas tout à fait le même depuis la mort de celui qui savait lui insuffler vie, lumière, musique, ivresse et palabres colorés jusque tard le soir, mais néanmoins présent, à perte de vue,
Le faisceau vif du phare des Roches-Douvres s'avère un point de repère idéal, lui qui perce et balaie la ligne d'horizon, lui qui traverse la brume, l'obscurité ou la pluie à intervalles réguliers, guidant les dizaines de porte-conteneurs qui croisent au large, doublant chaque jour cargos, pétroliers ou vraquiers sur les autoroutes maritimes qui relient le golfe de Gascogne aux ports de Rotterdam, de Hambourg ou de Stockholm, le phare perçant, tandis que nous buvons et partageons mots, chimères et fantaisies en essuyant nos lèvres tachées d'écume et de nicotine, on se dit qu'il pourrait nous voir, nous, les attardés pas plus alertes que des lièvres aux pattes coupées, homoncules en imper jaune en train de picoler près d'une estafette et de se les geler en espérant glaner des miettes de mémoire ou des tickets périmés pour nulle part, le phare, si des fois il pouvait nous apercevoir dans le reflet de son couteau jaune, on lui demanderait bien ce qu’il y a a, outre l’eau, les morts, les épaves, de l’autre côté de l’océan,
nos yeux fatiguent, ne portent pas loin, préfèrent se reposer cent mètres plus bas, longeant au pied de la falaise le double sillon qui fait brise-lames et protège le port, la cale, ses mouillages ancestraux, au total quarante-trois pieux de chênes ou châtaigniers plantés vivants, autrement dit avec racines tordues, échevelées, luisantes, gorgées de liquides blanchâtres, dans des trous épais et gluants de vase, maintenus droits grâce à la sève qui les nourrit et à un système de chaînes et cordages destinés à suivre le cours des marées sans faillir, quel que soit le coefficient du jour ou la force des vagues, ce sont ces pieux sommaires mais solides que nos yeux fixent, des canots y sont amarrés, ils se dandinent seuls, secoués par un semblant de tango que la mer aime, en pays tempéré, jouer en sourdine, tout au moins quand ses chiens enragés se reposent, peinards, bercés par la douce tiédeur du Gulf Stream, à l'abri dans d'anciennes cabines de capitaine, toutes éventrées et couchées sur les hauts-fonds, entre Fréhel et l'autre phare, celui du Paon, qui se met à trembler sur notre gauche, sortant d'on ne sait où, dès que la nuit tombe,
il y a un siècle et plus, cette heure tant attendue, succédant à celles consacrées à l'assemblage des fagots, des branches mortes, des tresses d'ajoncs, des vieux genêts et des fougères sèches, devenait, d'un coup, pour peu que la brume, le crachin et le ciel sans lune se mettent d'accord, celle des feux allumés sur la falaise, braseros d'or, iris vifs et scintillants, très sûrs et avenants, capables d'imiter à la perfection ceux des lanternes de mer en offrant un couloir de rêve à ce paquebot-ci, ou à cet autre, peu importe, en tout cas au premier bâtiment plein de guirlandes et de hublots illuminés qui déciderait d'emprunter le chemin secret né dans le crâne des taiseux aux joues écarlates qui regardent, bouche bée, fourche en main, le bateau en train d'éviter un tas de roches éparses en dérivant vers Port-Moguer pour venir longer la belle courbe du sillon, cette langue de pierre, dernière étape avant que le piège ne se referme, avant que le bateau ne s'encastre et que le bois ne commence à craquer et à gémir pour de bon, planté au milieu du goulet, sur d'invisibles aiguilles, entre les îlots de La Mauve et du Pommier, là où seul un chalutier averti peut s'aventurer,
(…)
Jacques Josse, Comptoir des ombres, préface de Michel Dugué, photographies de Michel Thamin, Les Hauts-fonds, 2017, 128 p, pp. 43 à 46.
Jacques Josse dans Poezibao :
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