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(Note de lecture) Stéphane Bouquet et Morgan Reitz, "La Baie des cendres", par Antoine Bertot

Par Florence Trocmé

(Note de lecture) Stéphane Bouquet et Morgan Reitz, La collection " photo-graphie " des éditions Warm s'est ouverte en 2016 et vient d'être complétée par La Baie des cendres de Stéphane Bouquet et Morgan Reitz. Elle a pour projet explicite de " proposer une rencontre entre deux artistes, l'un écrivant à partir des photographies de l'autre ". Les photographies sont donc un appel à l'écriture chaque fois, cependant, singulièrement.
La collection débute sous le signe de l'amitié entre un écrivain, Gerard Malanga, et un photographe, Julien Mérieau, avec Julien Mérieau, astonish me / étonnez-moi ! Gerard Malanga reprend, dans le titre de cet essai, une expression de défi adressée par Cocteau à un jeune artiste. Elle retranscrit à la fois l'enthousiasme admiratif de l'écrivain-spectateur face aux photos de J. Mérieau, et son impatience d'en voir " plus " (p.34). Mais surtout, elle désigne le cœur même de ces photographies selon G. Malanga, c'est-à-dire la surprise (" ce que nous voyons n'est pas nécessairement ce que réellement nous voyons ", p.29). Pensons par exemple à cette photographie nommée " Fleuve au lit " sur laquelle la texture d'un pont et celle de l'eau, par les nuances d'ombres et de clartés, se mêlent, perdent l'œil dans une étrange matière commune et douce.
Cette perception troublée, Gerard Malanga la relie au " revêtement narratif " des images de J. Mérieau (p.32) qui poursuivraient ce qu'aurait entamé Antonioni à la fin de L'Eclipse : chaque photographie, comme chaque photogramme du film, montrerait " un endroit où des amants se sont rencontrés ou ont raté leur rencontre. Derrière eux, ils ont laissé une absence perceptible. " (p.33). L'essai de Gerard Malanga aborde donc le paradoxe troublant d'une présence doublée d'un envers mélancolique d'absence. Ces photographies déplaceraient de la sorte ce qu'elles montrent.
Cela fait écho au dispositif même du livre : le texte en version originale anglaise occupe les premières pages. Il est repris, à la suite des quatre photographies, en version française. Le lecteur, par cette traduction et cette entremise des images, se trouve en présence du même texte, étoffé cette fois du souvenir de ce qu'il a lu, de ce qu'il a vu.
Le deuxième livre, L'Argentine, malgré tout de Nicolas Azalbert et d'Eduardo Carrera, est composé de six textes qui n'abordent pas directement les photographies d'Edouardo Carrera. Chaque texte, cependant, s'appuie à chaque fois sur deux photographies qui sont l'origine soit de brefs essais critiques sur la littérature et le cinéma argentins, soit d'un montage de graphiques étudiant la situation économique de l'Argentine, ou encore d'une nouvelle, d'un poème politique et d'une correspondance. L'ensemble hétérogène, visuel et littéraire, tente de rendre compte de l'instabilité politique et économique de l'Argentine contemporaine et de la manière d'y faire face.
Premier exemple : une des sections est occupée uniquement par des graphiques montrant l'évolution de la dette extérieure de l'Argentine, de l'inflation, des salaires réels, du taux de chômage... Ces graphiques répondent subtilement à deux photographies : l'une montrant, en noir et blanc et sur le fond d'un ciel vide et gris, la courbe d'une montagne russe, l'autre un escalier qu'un policier monte. Le lien entre le collage d'Azalbert et les photographies de Carrera est ténu mais clair : aux courbes des graphiques répondent celles des montagnes russes et de la rampe d'escalier ; la détérioration de la situation économique rejoue alors, par une " collision " visuelle (p.7), la présence autoritaire et policière et l'impression de désolation.
Second exemple : une nouvelle raconte l'histoire d'Ernesto, étudiant en cinéma désabusé face aux manifestations qui ont lieu en Argentine (" Ernesto était agacé [...] parce qu'il ne pouvait s'empêcher de penser que cela ne servait à rien, que les manifestations n'étaient qu'une libéralité du pouvoir accordée au peuple pour se faire entendre. Pour se faire entendre, oui. Pas pour se faire écouter. ", p. 23). Ce texte est lié à deux photographies, à nouveau, l'une montrant un homme en haut d'un plongeoir d'une piscine désaffectée, l'autre montrant, de dos et en plan moyen, un homme qui semble regarder vers l'horizon. De ces photographies ressort une impression de solitude et de retrait mélancolique que l'on retrouve dans l'attitude distante et dubitative d'Ernesto, face au désordre argentin. Cette fois, c'est moins un motif qu'une atmosphère qui vient relier, à distance, texte et photographies.
Le troisième livre de la collection, La Baie des cendres de Stéphane Bouquet et Morgan Reitz, poursuit ce projet de dialogue entre image et écriture, comme le précise la quatrième de couverture : " non pas simplement regarder mais habiter dans les photos, les considérer comme un nouveau logis auquel il faut s'habituer. "
Cette fois, donc, neuf récits de Stéphane Bouquet pour neuf photographies de Morgan Reitz. Le récit s'installe dans les photographies, les prend explicitement pour cadre afin de raconter l'histoire d'une femme, désignée par le pronom " elle ", qui semble vivre dans le temps figé des photographies (" il lui semble soudain que nous sommes encore un jour férié ", p.43). " Elle " y fait face au silence, à la solitude et attend que quelqu'un, par une lettre, une réponse, une présence, vienne interrompre cela. Le passage d'un texte à l'autre, et donc d'un paysage à l'autre, peut être brusque (" Oh et puis voilà qu'elle se retrouve sans prévenir dans un improbable printemps parme ", p.37). Demeure cependant cette sensation d'un rendez-vous qui n'a pas lieu et d'une suffocation dans l'absence. Il y a bien l'espoir renouvelé dans chaque lieu, chaque photographie : " Donc, en résumé, il existe un endroit sans doute caché où l'image n'est pas finie " (p.46). Mais ce désir est toujours déçu et illusoire. Or, ce qui empêche serait étrangement la restriction qu'impose la photographie à partir de laquelle l'histoire est racontée. " Elle " peut vivre dans l'image, y penser, y projeter sa mémoire, ses désirs, mais la photographie reste cependant close, " comme si le photographe avait été trop épuisé lui aussi pour appuyer jusqu'au bout sur le déclencheur " (p.46). En somme, " le paysage a décidément succombé à un calme éternel, soporifique et inquiétant. " (p.39). Dans la photographie, il fige.
Les textes et les photographies entretiennent ainsi un lien particulier : ces dernières sont l'origine du récit qui les anime par le regard et les désirs d'un personnage qui cependant semble s'enliser dans l'atmosphère et les teintes excessivement douces et colorées, le temps silencieux des photographies de Morgan Reitz.
La collection " Photo-graphie " permet ainsi à un écrivain d'entrer dans les silences des photographies et, alors, de résonner avec elles.
Antoine Bertot
Gerard Malanga et Julien Mérieau, Julien Mérieau, astonish me / étonnez-moi ! " Photo-graphie ", Warm, mai 2016, 44p., 13€
Nicolas Azalbert et Eduardo Carrera, L'Argentine malgré tout, " Photo-graphie ", Warm, avril 2017, 63p., 13€
Stéphane Bouquet et Morgan Reitz, La Baie des cendres, " Photo-graphie ", Warm, octobre 2017, 60p., 13€.


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