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14-18, Albert Londres : «Ne sommes-nous venus que pour recevoir des fleurs?»

Par Pmalgachie @pmalgachie
14-18, Albert Londres : «Ne sommes-nous venus que pour recevoir des fleurs?» Pendant une heure d’attente…

Notre correspondant de guerre à l’armée française d’Italie nous a adressé, avant les derniers combats des Sept-Communes, la lettre suivante, dans laquelle, on va le voir, il prévoyait la formidable pression austro-allemande qui devait se produire sur le front de montagnes italien.

Front italien, … décembre. Pour qu’on les saisisse dans leurs conséquences voulues, les événements présents du front d’Italie ne veulent pas qu’on les bouscule ni qu’on les regarde à travers une vitre d’automobile. Nous avons dit le désastre, quelques-unes de ses causes : tâtonnement gouvernemental, misère humaine, propagande pacifiste, fraternisation, illusion de naïf, il en est d’autres, elles n’ont sans doute pas concouru au malheur avec autant d’efficacité que les premières, mais, sous la clarté tragique de l’invasion, elles se dessinèrent menaçantes. Alors que les unes sont de l’ordre moral, les secondes se rattachent à l’ordre pratique. L’Entente qui n’aurait dû faire qu’une armée résumant en elle toutes les expériences de la formidable leçon de guerre, que les peuples, ayant cependant passé l’âge de l’école, les pieds dans le sang, depuis plus de trois ans se mettent chaque jour furieusement à apprendre, l’Entente ne s’entendait pas. Non qu’elle ne s’aimât point ! Elle s’aimait, mais chacun chez soi. Quand une de nos nations avait trouvé un bon procédé pour tuer du Boche et s’en défendre, croyez-vous qu’elle appelait immédiatement ses autres sœurs pour le leur donner ? Elle ne les appelait pas !… Ce que préparent les Allemands L’Italie fut donc envahie, et depuis ? Depuis ? voilà : Les troupes, ayant vu que lâcher le fusil pour prendre la branche d’olivier et marcher en chantant vers leur foyer ne leur avait pas rapporté la paix, ont repris la baïonnette et luttent. Dans l’angoisse de la retraite, plus vite que les armées, l’esprit public franchissait les rivières. Avec une agilité qui, par suite de son essence légère, ne peut appartenir qu’à lui, il passait la Piave, il passait l’Adige, il passait presque le Pô. Qu’il revienne en arrière. Venise est toujours italienne. La Piave est la barrière. Une main nouvelle qui prend le commandement, le réconfort moral des alliés qui accourent, le réveil d’un patriotisme qui montait à mesure que la Patrie diminuait, ont fait se redresser nos alliés. Ils tiennent. Ils tiennent sur un front qui va subir de grands assauts. Ce front a deux faces : la Piave et la région d’Asiago. La Piave est plus connue, mais huit jours encore et un autre point va jouer le premier rôle. De la Piave, dans ce terrain bas coupé de fossés, de lagunes, inondé, les Italiens ont fait leur Yser. Sur cette ligne, leur amour de leur splendide patrie leur est remonté au cœur. Là, pour la première fois, ils ont combattu et battu l’Allemand. Et l’Allemand ne passa pas. Mais la région d’Asiago jouera le premier rôle. C’est l’angle critique. Les Allemands, voulant descendre dans la plaine vénitienne, ont commencé par la dominer. Ce furent les combats d’Asiago. Ils prirent Asiago, ce furent les combats du monte Grappa et du monte Tomba. Nos Mort-Homme et nos Vieil-Armand n’ont pas plus fait frémir les nôtres qu’au sort du monte Grappa et du monte Tomba n’ont frémi les Italiens. Pendant dix jours, dans les neiges, attaques et contre-attaques formidables. Les colonnes autrichiennes et allemandes, voulant s’assurer l’entrée des vallées, arrivaient en force. Elles ont le plan de pénétrer dans la plaine par Bassano. Des prisonniers portaient sur eux des ordres réglant leur arrivée dans cette ville. Et ce plan, ils le mûrissent. Ils ont maintenant les sommets. Ils sont sur le monte Tomba. Ils tiennent la plaine sous leurs yeux. Ils défendent farouchement que l’on vienne voir chez eux ce qu’ils préparent. Quand cinq de nos avions s’élèvent, trente des leurs barrent le passage. On sait quand même. Dix divisions boches se rassemblent là. Pour couper toute la Vénétie, pour rééditer leur coup d’octobre, ils concentrent. Et les Français ? Et les Anglais ? Alors, et l’armée française ? et l’armée anglaise ? Où sont-elles ? Ne sommes-nous venus ici que pour promener dans les plaines lombarde et vénitienne nos héros de trois années ? Ne sommes-nous venus que pour recevoir des fleurs, que pour faire sortir aux balcons les femmes italiennes le sourire sur le visage et la main aux lèvres ? Que pour nous faire appeler sur tous les murs des communes « frères d’amour et de combat » ? Que pour dessiner, tout le long de ces campagnes magnifiques, une reconstitution d’une époque glorieuse ? Pas précisément. Les Allemands concentrent, nous sommes là. Que faisons-nous ? Bonaparte lui-même, s’il n’en était vexé, en resterait fort étonné. Il est des leçons qui ne peuvent plus servir et des ambitions qui ne conviennent pas à tout âge.

Le Petit Journal

, 8 décembre 1917.
Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:
14-18, Albert Londres : «Ne sommes-nous venus que pour recevoir des fleurs?»
Dans la même collection
Jean Giraudoux Lectures pour une ombre Edith Wharton Voyages au front de Dunkerque à Belfort Georges Ohnet Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes Isabelle Rimbaud Dans les remous de la bataille

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