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Le chemin des résignés

Publié le 08 décembre 2017 par Paulo Lobo
Je descends les escaliers et je retourne à la voiture. J'ai une légère appréhension en m'approchant. Dans ce monde de fous, tout est possible. Et si on avait piégé mon véhicule? Et qu'en ouvrant la portière, tout explose dans un fracas assourdissant ? Et moi qui serais tout près, j'aurais sûrement mal. Je balaie cette idée noire sous le tapis. Il ne faut pas avoir peur. Qui aurait intérêt à me liquider ? Je ne suis pas mêlé à de louches affaires, je ne suis pas un baron de la drogue, tout au plus un chauffard du dimanche, surtout les jours de semaine.
Je finis par venir à bout de ma frousse et je rentre dans l'habitacle, à petits pas. Je me cale dans le siège avant. À côté, c'est la place du mort. Ouf, je l'ai échappé belle. Nouvelle bouffée d'angoisse avant de démarrer le moteur. Je tourne la clef. J'entends le rugissement mécanique rassurant. La voiture bondit sur la chaussée et adopte une vitesse limitée à 50 km/h.
Je traverse un quartier tranquille. Un peu plus loin, le quartier tranquille s'évanouit dans le rétroviseur et je plonge dans un flux de nationale. Je connais ce parcours par coeur, mais je roule sans savoir où aller. Je me dis que l'important ce n'est pas la destination, c'est de respecter les règles de la circulation. Même si l'on a une peine de coeur. Même si on n'a pas un sou en poche.
Je branche la radio. C'est un geste machinal. Je n'aime pas me sentir seul dans mon vaisseau. Je veux des sons et des couleurs autour de moi. Des sensations.
- Bonjour à ceux qui viennent de nous rejoindre. Il est 7h15. Il fait une journée radieuse. Nous vous souhaitons un excellent début de journée.
C'est bien la voix du matin, celle qui me donne les nouvelles du monde. La voix du journaliste-animateur qui adore bousculer les personnalités qu'il reçoit. Je ne l'aime pas beaucoup, mais il fait son boulot, un point c'est tout. J'écoute le résumé de l'actualité - rien d'anormal, tout est toujours dramatiquement rance. Devant moi, il y a des voitures. Derrière moi, aussi. J'essaye de deviner les vies et les visages de mes camarades de galère. Ensuite je repense à moi. Je me revois en train de sonner à la porte, comme un sans-gêne débutant. Cette scène est restée dans le hors-champ, en début de texte.
Mais me voilà pris d'un vertige. C'était chez moi!!! J'ai sonné à mon propre domicile. Qu'est-ce qui m'a pris ?
Ce chemin, c'est l'itinéraire vers mon boulot. Il est 7h20, et je fais ce que je fais depuis 10 ans tous les matins à 7h20, je me dirige vers mon lieu de travail.
La voix du journaliste continue d'égrener les misères en tout genre. J'en ai assez de l'entendre, je change de poste. Mais sur les autres chaînes, la soupe est encore plus tiède. Je remets la fréquence sur la radio qui se prend au sérieux.
Le chemin avance lentement, il est chargé d'un trafic dense dont il peine à se débarrasser. Alors il plie l'échine et il relâche les voitures au compte-gouttes.
Deux kilomètres de bouchon me séparent du croisement où il faut tourner à gauche, direction la capitale. Je piaffe d'impatience mais je regrette rien.
Le type de la radio en profite pour interroger rudement et sans vergogne un pauvre homme politique qui ne s'attendait pas à tant de verve haineuse. Heureusement, sa femme l'a choyé ce matin, et il est coriace comme un roc. Le duel est passionnant et convenu.
Je regarde le paysage, les champs, le ciel. C'est beau, la planète, quand on est en paix, quand on se retrouve bloqué dans une caravane d'automobiles qui peine à passer et sans qu'aucun chien n'aboie.
Une chanson surgit. De la belle chanson française. Mélodie entraînante et paroles pleines de sens. Trois minutes d'intelligence rythmée. Le carrefour s'approche irrémédiablement. Plus que 100 mètres ... La chanson touche à sa fin.
Soudain, une phrase m'interpelle.
- Nous allons maintenant demander à ce jeune conducteur de quitter la route des résignés. Qu'en pensez-vous, mon cher invité ?
- Je pense que c'est là un très bon conseil. Il est temps de nous surprendre, jeune homme!
C'est bizarre ce genre de discours, ce n'est pas habituel. Un silence s'installe.
Entre-temps, mon tour est arrivé, j'ai atteint le croisement, je marque le stop.
- Eh toi, oui toi, tu m'as entendu. Tourne à droite, je t'ai dit de tourner à droite!
Là, c'est sûr, c'est à moi qu'elle parle, la voix de la radio. J'en suis tout abasourdi. Mon stop s'éternise et les voitures derrière moi commencent à klaxonner.
- Mais qu'attends-tu donc ! On t'a dit de ne plus suivre le chemin des résignés. Prends à droite!
C'est absurde, une radio qui s'adresse à vous ! Je prends la parole à mon tour, non sans m'être assuré au préalable que personne ne se cache à l'arrière.
- Qui êtes-vous? Comment est-ce que vous faites pour me parler?
- Tais-toi et obéis.
Ok, ça va, ça va, je m'exécute. Je prends le chemin de droite. On verra bien où tout cela me mène.

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