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Les curieux corbeaux du « culte de Mitra »

Publié le 26 décembre 2017 par Savatier

Les curieux corbeaux du « culte de Mitra »C’est une question de vocabulaire : comment pourrait-on qualifier un individu qui enverrait quotidiennement à une centaine de destinataires (toujours les mêmes) entre 4 et 8 courriels dont les textes sont le plus souvent identiques ? Au mieux, on le prendrait pour un malfaisant, au pire, pour un psychotique. Quel terme viendrait à l’esprit pour dénommer, cette fois, un groupe composé d’une quinzaine d’individus, qui se livrerait de manière concertée à la même action ? Le mot « secte » semblerait au premier abord le plus approprié.

Ce groupe existe ; ses membres, si l’on en croit les noms qui figurent sur leurs adresses, s’inscrivent, pour sept d’entre eux, dans la liste des huit collaborateurs du site Internet de la « Freudian Association », dont le siège est établi à Téhéran et que préside Mitra Kadivar, psychanalyste « freudo-lacanienne ». Selon le site, cette dernière donnerait régulièrement des séries de conférences, des cours hebdomadaires ; elle s’occuperait en outre du « Centre Psychanalytique de Téhéran », écrirait livres et articles. Ce que la page d’accueil, pourtant dédiée à sa promotion, omet de préciser, c’est qu’elle s’était, il y a peu d’années, déclarée la seule psychanalyste « de la mer Noire à la mer de Chine ». Un territoire aussi vaste que le champ laissé à toutes les mégalomanies…

Visage ascétique, allure hautaine selon ses photos mises en ligne – à mi-chemin entre une Mater dolorosa du Gréco et la veuve d’un pasteur calviniste -, on pressent, suivant l’expression populaire, qu’elle ne doit rire que lorsqu’elle se brûle. Et on la devine, au chapitre des accidents domestiques, d’une prudence extrême… Sans doute ses multiples occupations ne lui permettent-elles pas d’adresser elle-même à ses nombreuses cibles réparties de par le monde les salves quotidiennes de courriels que j’évoquais plus haut ; c’est certainement pourquoi ses seconds couteaux (ou adeptes, comme on voudra) se chargent de cette basse besogne.

Parmi les destinataires, une poignée fait l’objet d’une attention particulière de la part des expéditeurs. Chaque message est, en effet, adressé à un groupe d’une quarantaine de cibles différentes (soit deux à trois envois chaque jour pour atteindre leur objectif) mais 11 personnes sont systématiquement mises en copie de l’ensemble des envois, si bien qu’elles en engrangent deux ou trois fois plus que les autres. Je fais partie de ces « privilégiés », mais je suis en bonne compagnie, puisque s’y trouvent, entre autres, Elisabeth Roudinesco, Michel Rotfus et Julia Kristeva. Depuis juin dernier, se sont ainsi accumulés, dans ma boîte comme dans les leurs, un bon millier de courriels. En langage courant comme en droit pénal, cette pratique est qualifiée de harcèlement.

Les curieux corbeaux du « culte de Mitra »Exemple d’un message reçu 120 fois depuis juillet 2017

A quelle motivation obéissent ces curieux expéditeurs compulsifs ? Nul n’est besoin d’une longue enquête pour répondre à cette question. Une page de la « Freudian Association » est en effet intitulée « Elisabeth Roudinesco and her gang ». J’en déduis donc qu’aux yeux de ce groupuscule dont je ne connais aucun membre, je dois faire partie du « gang » de l’historienne de la psychanalyse. Un gang… comme à la grande époque de Chicago, rien de moins. Et dire que je ne compte même pas un seul Borsalino dans ma penderie… C’est aussi drôle que pathétique, mais significatif du niveau intellectuel de ces olibrius.

Il est vrai que j’avais, en 2013, écrit dans ces colonnes deux articles (on trouvera le principal en suivant ce lien) dans lesquels j’évoquais le procès en diffamation qui opposa le psychanalyste Jacques-Alain Miller (dont Kadivar se revendique l’amie) à Elisabeth Roudinesco (en sa qualité de présidente de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse), Henri Roudier et Philippe Grauer autour de ce que l’on appelait alors bien pompeusement « l’affaire Kadivar ». J’y avais soutenu, non le demandeur, mais les défendeurs car je considérais, au nom de la liberté d’expression, que les prises de position divergentes des parties sur cette « affaire » relevaient du débat intellectuel, c’est-à-dire de l’agora, et non du prétoire. Le TGI de Nanterre débouta d’ailleurs le demandeur.

J’imagine logiquement que je dois ces tirs nourris de pourriels à l’opinion que j’avais exprimée alors (tout comme Michel Rotfus) et qui n’avait sans doute pas eu l’heur de plaire à Mitra Kadivar… En ayant recours à la méthode du harcèlement, ce groupe, dont l’insignifiance tenait jusqu’à lors lieu de paravent, ne fait guère preuve d’imagination : la tactique de ces demi-sel de la psychanalyse repose sur la « guérilla du pauvre » chère aux régimes totalitaires, aux cas psychiatriques ou à une secte.

Le philosophe spécialiste du phénomène sectaire Max Bouderlique définissait ainsi cette dernière : « Un groupe totalitaire, qui se sépare de la société, et s’y oppose. Elle est fondée sur des croyances définies une fois pour toutes comme des certitudes rigoureusement intangibles. Elle vit aussi sur un sentiment de persécution. Son enseignement contient toutes les vérités. Les mettre en doute est considéré comme une attaque contre le groupe et le gourou. » Sentiment de persécution, gourou, non-acceptation d’opinions divergentes, ici justifiant une incontinence épistolaire qui conduit les adeptes à écrire sous eux… Je laisse aux experts le soin d’en juger, mais il faut admettre que nous ne sommes pas très éloignés du profil qui nous intéresse.

Il existait en Perse antique un culte de Mithra, dieu que les Romains adjoignirent à leur Panthéon, comme ils en avaient pris l’habitude en traversant divers territoires. Cette religion, si l’on en croit Jérôme de Stridon, comprenait sept grades initiatiques dont le plus modeste se nommait « Corax », c’est-à-dire « Corbeau ». Comment ne pas établir un lien avec les seconds couteaux déjà cités, zélateurs du culte de Mitra (sans « H ») qui, à l’image des malfaisants épistoliers de nos campagnes qui justifièrent jadis un beau long-métrage d’Henri-Georges Clouzot, inondent leurs cibles de courriers imbéciles ?

Illustration : Edouard Manet, Corbeau (illustration de la couverture du Corbeau d’Edgar Allan Poe, traduction de Stéphane Mallarmé.


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