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Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’Connor

Par Ellettres @Ellettres

Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’ConnorDes chutes qui cinglent comme des coups de triques. Une Amérique peuplée de personnages rusés, avides,  et de quelques rares innocents (pas forcément les enfants). Des barrières raciales qui paraissent d’autant plus infranchissables qu’elles sont peu questionnées. Voilà le monde auquel nous donne accès l’écrivaine américaine Flannery O’Connor. Je ne me rappelle plus comment j’ai entendu parler d’elle pour la première fois, mais dès lors j’ai eu immédiatement envie de la lire. Sa vie interrompue à 39 ans par la maladie, presque intégralement déroulée dans une ferme de sa Géorgie natale, entourée de paons qu’elle affectionnait, me semblait à la fois décalée et romantique. Je croyais avoir affaire à une autre Harper Lee (l’auteure de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur étant également originaire du vieux sud). Et puis elle était l’écrivaine qui en avait inspiré d’autres parmi les plus grands, comme Joyce Carol Oates par exemple.

J’ai donc acheté son recueil le plus connu, Les braves gens ne courent pas les rues (A Good Man is Hard to Find en anglais), par le titre alléchée. J’ai fait la connaissance d’une grand-mère  peu éclairée qui part en vacances en Floride avec sa famille alors que rôde un serial killer. Un petit garçon submergé par le prêche d’un prédicateur debout dans un fleuve. Une mère et sa fille simple d’esprit dont on se sait si elles sont abusées ou prises en pitié par un vagabond. Une femme qui se ment à elle-même en raison de son passé honteux (arrivera-t-elle à monter jusque chez elle ??). Deux adolescentes écervelées et une petite fille pleine de sagesse font la rencontre de la différence à une foire (une de mes nouvelles préférées, avec cet usage du style indirect et du parler familier portés à un point d’incandescence). Un grand-père emmène son petit-fils à la ville pour la première fois, et les deux subissent une telle désorientation qu’ils agissent de façon totalement insensée (mon autre préférée : une tension qui s’accroît, des rapports psychologiques complexes, une grande portée symbolique). Des enfants qui squattent une ferme au grand dam de sa propriétaire (hyper tendu). Un « brave garçon de la campagne » et une philosophe unijambiste frustrée : qui est le plus clairvoyant ? Un vieux général qui a fait la guerre de Sécession, ne se souvient de rien, que l’on exhibe comme un trophée et qui aime ça. Des employés d’une ferme face à des « déplacés » polonais pendant la guerre.

Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’Connor

Bref, des gens que croisait peut-être Flannery O’Connor à l’époque, mais qui m’ont paru plus qu’exotiques. Il est vrai qu’il y en a peu de foncièrement bons parmi eux, même s’ils éprouvent parfois des élans de compassion ou de remord. La plupart d’entre eux me sont restés opaques, j’ai ressenti peu d’empathie pour eux, ce qui ne semble d’ailleurs pas le but de l’auteure, qui utilise beaucoup l’ironie. Catholique fervente, versée dans la théologie (même si cela affleure peu dans ses textes), Flannery O’Connor cherche plutôt, je pense, à montrer que le pardon ne peut être accordé que de manière surnaturelle à de si « pauvre gens ». A deux reprises ce pardon apparaît en filigrane, à travers la figure christique.

Je n’ai pas encore vraiment parlé des rapports raciaux. Ils apparaissent évidemment, puisqu’ils font partie de la photographie en noir et blanc de l’Amérique ségrégationniste dans laquelle elle vivait. Même si elle montre (et dénonce implicitement) la situation de subordination des Noirs par rapport aux Blancs (valets de ferme considérés comme des inférieurs, ou Afro-Américains à l’élégance marquée, tournés en dérision par un péquenaud), l’auteure n’en fait pas un point central de ses récits. Son sujet, c’est plutôt l’Amérique blanche, de petite classe moyenne, remplie de préjugés mesquins, du vieux Sud. Mais elle déborde souvent sur les marges, des marges d’une « inquiétante étrangeté ». Et c’est en cela qu’elle est fascinante.

Une lecture dérangeante en résumé, dans sa façon de dévoiler les aspects les plus sombres de la nature humaine, mais qui restera marquante pour moi.

Lire le délicieux avis de Nébal qui a adoré et vous en dit plus que moi (attention !) avec beaucoup de verve.

Lu en VO : « A Good Man is Hard to Find » de Flannery O’Connor, A Harvest Book, Harcourt Brace & Company, 1983, 251 p.

En VF : « Les braves gens ne courent pas les rues », de Flannery O’Connor, traduit de l’anglais par Henri Morisset, Gallimard, coll. Folio, 2010, 277 p.

photographie en noir et blanc aux contrastes violemment accentués

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