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Sur la poésie de Michel Marmin

Par Contrelitterature

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 Michel Marmin

Chemins de Damas et d'ailleurs

Éditions Auda Isarn, 2018, 135 p.

Chez l'éditeur

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De dames et d’amis

Alain Santacreu

  Deux recueils de poésie à 18 ans d’intervalle : Chemins de Damas et d’ailleurs et Chemins d’ailleurs et de Damas. Le premier vient d’être publié chez Auda Isarn, le second était sorti, en l’an 2000, aux éditions de L’Âge d’Homme.
  Les deux titres se laissent lire comme deux vers donnant lieu à la figure d’un chiasme. Lié à la lettre grecque khi (X), l’initiale de Christos, le chiasme figure le croisement de termes dans un énoncé. Le rappel de l’étymologie s’impose car, dans les titres des deux recueils, la locution nominale « Chemin de Damas » fait référence à l’épisode biblique où Paul de Tarse a rencontré le Christ et s’est converti sur le chemin qui le menait à Damas. Par extension, l’expression signifie une conversion, une révélation qui peut transformer un destin : « trouver son chemin de Damas », c’est trouver sa voie.
  Dans la poésie de Michel Marmin, la voie est multiple et les chemins pluriels. D’ailleurs, ces chemins de Damas ne sont pas toujours christiques et se confondent  parfois avec ces chemins des dames que le poète, au cours de ses déambulations citadines, a croisées, comme autant de passantes baudelairiennes.
  Le recueil est composé de quatre parties : « Chansons nouvelles », « Quatrains des quatre temps », « Comme en quatorze » et « Journal de marche ».
  Dans son éclairante « Note liminaire », Marmin revendique une poésie du sens et du son mêlés, sous la baguette rythmique de l’alexandrin. Cet alexandrin natal, transmis par la « langue maternelle », est la mesure de l’« ordre vertical » de son écriture, pour reprendre la belle expression de Jean-Charles Personne, son ami qui préfaça le recueil de l’an 2000.
  Pour Michel Marmin, l’unité significative du poème est le vers. Le poète s’en explique : « Si chaque vers porte en lui sa destination musicale spécifique, c’est pour la simple raison qu’il n’est relié à aucun autre : chaque vers raconte une histoire différente… Du reste j’aurais pu sans inconvénient les découper un par un, les jeter dans un chapeau, les secouer, les jeter sur le carreau et les rassembler dans l’ordre où le hasard les aurait mis ! »
  Ainsi, mettre les vers bout à bout est un montage poétique, un jeu surréaliste où le hasard fait sens.
  Au plan formel, c’est dans « Comme en quatorze » que le poète a tenté d’approfondir cette rythmicité propre à transmettre l’autonomie du vers. Il y parvient par l’adjonction de deux syllabes à la césure de l’alexandrin : « Cette structure crée un rythme 6+2+6 qui, plus encore que l’alexandrin, appelle irrésistiblement l’expression vocale : soit une sorte de Sprechgesang aux variations de hauteur, de timbre et d'intensités infinies, que je verrais bien articulé, toutefois, à un dispositif instrumental. »
  Le poète recherche une forme d’expansion et d’évasement du vers creusant l’oralité de sa propre mémoire :
L’éclat des poils pubiens fixé avec des sels d’argent.
Le mouchoir de Cholet trempé dans le sang du taureau.
La rune du désir grattée sur le mât d’artimon.
Les aigles de la Garde nichés sur le Mont-Saint-Michel.
  L’aspect aléatoire de l’assemblage des vers autonomes doit être mis en perspective avec un processus de création du poème qui, chez Michel Marmin, s’assimile à une quête de l’immédiateté.
  L’immédiat est la quintessence de l’expérience poétique, une conquête sur le temps. Telle est l’expérience initiatique que le poète ne peut partager qu’avec l’ami :
À Alain de Benoist, pour ses 60 ans
Des âges révolus et des temps à venir
les fantômes rêvés hantent notre présent
– dispensateurs de joies fausses et vrais soupirs,
ils obscurcissent l’être qui est ce maintenant,
ce maintenant qui vainc toute mélancolie
car l’être sans âge est, l’être du temps sans temps.[…]
  L’immédiateté n’est pas le présent – car le présent est insaisissable. Elle est la conjugaison de tous les présents dans le corps de désir qui brûle au rythme de leur instantanéité.
  La partie « Quatrains des quatre temps » est une méditation sur le temps, en relation avec l’oeuvre du grand romancier et philosophe Jean-Marie Turpin avec lequel Michel Marmin fut lié d’une noble amitié.
  C’est à partir du rythme du vers que les présents simultanés surgissent de la mémoire dans l’immédiateté de l’instant. Le présent du passé et le présent du « maintenant » se rencontrent d’une façon aléatoire. C’est un processus assez proche de la mémoire involontaire de Bergson ou de la mémoire affective proustienne ; mais, dans la poésie de Marmin, le rythme est l'agent qui permet l’émergence d’un nom d’ami dans sa rencontre avec la perception d’un décor, d’un lieu, d’une peinture, etc… La présence de l’ami, évoquée par le rythme du vers, advient à partir de la contemplation de l’instant.
  La quatrième partie est une carte du Tendre blasonnée par le corps féminin : « Au reste, c’est son corps qui retient toute mon attention, dont je forme dans mon esprit la riche architecture ». Une géographie urbaine se constitue à partir d’un journal que Michel Marmin a tenu durant quelques semaines. Il y note avec exactitude la date et le lieu de croisement avec des femmes inconnues qui aimantent son désir. L’écriture du journal a figé la matière brute du présent, ajournant le poème dans l’imagination du poète. Ainsi, le recueil se termine dans l’athanor d’une materia prima que le rythme intérieur du vers n’a pas encore transformée et la structure du livre se révèle dans la sphéricité de « l’être du temps sans temps ».


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