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Mangues vertes chez les Emane

Publié le 12 mars 2018 par Africultures @africultures

Troisième roman de l’écrivaine gabonaise Charline Effah, La danse de Pilar, sorti en janvier 2018, nous mène dans un univers sombre et intriguant. Une critique de la politique du Gabon à travers une histoire familiale.

C’est une histoire qui pourrait nous raconter le bonheur de deux frères qui ont construit une cabane dans une forêt gabonaise. Deux enfants qui savourent des mangues tombées dans la nuit sans attendre le lever du soleil, parce qu’ils se sont échappés de la surveillance de leurs parents pour courir dans le verger, entendre au loin des remous des vagues dans la mer. Deux frères, Paterne et Jacob, qui mélangent leur sang dans un acte de fusion gravé sur leurs poignets. Mais très vite, dans cet acte de fraternité, d’amour et de mort leur yeux affichent « une peur sourde, violente, enroulée sur elle-même ». Peut-être est-ce pour cela qu’une fois adultes, l’un d’eux erre, aliéné, dans la même forêt en hurlant jusqu’à perdre le souffle. Ce qui est sûr, c’est que ce roman vire très vite vers une histoire domestique des plus inquiétantes. Le protagoniste narrateur, Paterne, est un professeur gabonais enfermé dans une chambre où il attend la police. Dans cette attente, il parcourt ses souvenirs, ses reliques. Tout commence par une photo de Noël où il se revoit à côté de son frère Jacob et aussi de ses parents, à l’origine du trouble. Pilar, la mère, cette ancienne danseuse pour le parti gabonais du Grand Camarade, qui met son corps et son âme au service des chefs, vertigineuse dans ses ondoiements, outrageante vis-à-vis de l’honneur familial, rodée aux arrangements à coup de billets de banque. Une mère qui arrive à injecter le germe de la colère auprès de ses enfants, de son mari. Et ce père, Salomon, un homme aux désirs changeants et corruptibles, loin de l’intégrité, capable de retourner sa veste pour se donner plus de chances, de poursuivre l’ambition jusque dans son propre lit, en faisant de l’intime du politique, du politique de l’intime, tout comme sa femme. « Notre bonheur familial avait le goût des mangues vertes : aigre la plupart du temps » dira Paterne de cette tragédie de proportion titaniques qui est l’histoire de la famille Emane.

S’indigner face aux oligarchies

Dans ce roman, des dossiers administratifs disparaissent et réapparaissent, des bordels ouvrent et ferment, des églises accueillent les blessés du système sans laver leurs péchés, des femmes-enfants accouchent des enfants illégitimes, des prostitués victimes sont prises pour des bourreaux, des tombes se retrouvent sans inscriptions. Ici, des opposants appelés « les Indignés » essayent d’obtenir un changement radical, car les gens votent pour des politiciens corrompus et s’entassent comme des sardines à leurs meetings, sans n’avoir en contrepartie ni écoles ni hôpitaux, ni quelconque service fonctionnel, mais simplement des casquettes, des tee-shirts, des sacs de riz et des kilos de dindon.  C’est la politique gabonaise qui est mise en examen sans que le nom de ce pays soit cité une seule fois, alors que de nombreuses références l’explicitent. Il n’y a pas besoin de nommer, dans La danse de Pilar, intrigue écrite de façon cryptique, riche d’un suspens peu commun qui ne se prive pas de piques de haute poésie, aussi bien que de métaphores des plus hardies, pour décrire les injustices et mensonges qui fleurissent chez les Emane. Ce troisième roman de Charline Effah prend l’angle du quotidien d’un couple et de leurs enfants pour décrire un pays à la dérive et montrer comment la pauvreté, les abus et les brutalités portées par la société ne font que se refléter chez les individus. C’est une grande fresque d’une période politique gabonaise qui va de l’opulence à la misère et qui s’étale pendant 30 ans, des années 1970 aux années 2000. A lire sous une grande lumière.


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