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(Notes sur la création) Pierre Chappuis, "Battre le briquet"

Par Florence Trocmé

Pierre Chappuis  battre le briquetDe même qu’un vide peut être source d’un appel d’air, ne parlera-t-on pas d’inspiration négative, en quelque sorte à rebours, issue non d’un souffle divin, mais du manque lui-même ? Nécessité alors (pour ne mettre en cause que mon expérience propre) de battre le briquet – étant entendu que, pour faire jaillir la flamme d’un briquet à pierre, il fallait insister, s’y reprendre à plusieurs fois. Rien à espérer qu’à force de tâtonnements, où comptent avant tout les qualités physiques des mots, leurs affinités, leurs attirances réciproques. Non que le sens soit dédaigné absolument, mais, dirait-on, il suit le mouvement, à moins qu’il le commande souterrainement – jusqu’à une mise en place ou plutôt une mise en équilibre venue par hasard, par chance, intuitivement, on ne sait trop comment, un peu comme il en est, en effet, Sylviane Dupuis l’a relevé, des mobiles de Calder (dussé-je ne pas en être toujours un fervent admirateur), de ces petits morceaux s’agitant dans le vide et qui, quoique reliés entre eux par un fil quasi invisible, ont l’air de ne pas tenir ensemble. Mieux encore, et d’une manière propre à lier plus intimement, la musique de Webern traversée par le silence sur quoi tout repose.
Refus, au bout du compte, d’une œuvre bouclée sur elle-même, bien qu’aboutie, je veux dire achevée, arrêtée. Elle n’a choix que de demeurer ouverte, aérée de l’intérieur, ayant rassemblé tant bien que mal des débris, à moins qu’il faille voir là des semis, œuvre alors non pas en ruine, mais en germe. De là, avers et revers, un double aspect, qu’on se désole d’un état inabouti, incomplet ou qu’au contraire, faute de mieux, on se réjouisse de morceaux liés à distance et (comme partout en somme, même où tout semble étroitement chevillé) sujets à divers parcours, à des associations inattendues venant sans déguiser mais sans rien de forcé faire écho au travail d’élaboration lui-même.
Pierre Chappuis, Battre le briquet, précédé de Ligatures, éditions José Corti, 2018, pp. 108-109. (Parution le 26 avril 2018)
Choix de Laurent Albarracin


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