Magazine Cinéma

Moon – Ground Control to Major Sam

Par Le7cafe

Le fils de David Bowie nous emmène sur la Lune pour une odyssée de l’espace philosophique sans précédent dans l’histoire du 7ème Art.

Tour de contrôle à Billy… M’entends-tu, Billy ? Prend tes protéines, enfile ton casque, le compte à rebours est lancé : on part pour l’astre lunaire. Chose promise, chose due, alors aujourd’hui on parle de Moon : La Face Cachée de la Lune, un film de Duncan Jones sorti en 2009 qui relate l’histoire de Sam Bell (l’immense Sam Rockwell), un astronaute en mission sur une base lunaire dans un futur proche pour superviser seul les récoltes d’hélium-3. Alors que son contrat de 3 ans touche bientôt à sa fin, il est confronté à une crise personnelle qui va tout changer…

Moon – Ground Control to Major Sam« À 400000 kilomètres de la maison, le plus dur à affronter… c’est soi-même. »

MOON

Réalisateur : Duncan Jones

Acteurs principaux : Sam Rockwell, Kevin Spacey

Date de sortie : 16 juin 2010 (France)

Pays : Royaume-Uni

Budget : 5 millions $

Box-office : 9.8 millions $

Durée : 1h37

Moon – Ground Control to Major SamJ’en ai déjà trop dit…

TEL PÈRE, TEL FILS

À dire vrai Billy, j’en ai déjà trop dit. Moon repose tellement sur les retournements de situation et les éléments de surprise que parler du film, même uniquement de la première moitié, c’est déjà trop dévoiler de l’intrigue. C’est pour cette raison même que si tu n’as pas encore vu le film, arrête-toi ici. Ne regarde surtout pas la bande-annonce, ne lis pas cette critique, va simplement voir Moon. Crois moi, tu ne le regretteras pas. Si toutefois tu es un de ces spectateurs téméraires, alors tu peux toujours lire le début, j’essayerais de ne rien dévoiler d’ici à la troisième partie. Après cela, c’est toi qui vois…

Duncan Jones est le fils de David Bowie. Ceci explique cela. Le réalisateur a grandi avec un artiste si unique et extravagant, au son de « Heroes » ou encore « Life on Mars? », que ce n’est donc pas surprenant qu’il ait fait de son premier film une odyssée lunaire unique en son genre. L’espace est un thème particulièrement affectionné par Bowie, qui en a fait des chansons du début (« Space Oddity » dès son second album) à la fin (« Blackstar », dévoilé quelques semaines avant sa mort). Et parlons de « Space Oddity » justement.

« Ground control to Major Tom… »

Cette chanson mainte fois reprise au cinéma (C.R.A.Z.Y., La Vie rêvée de Walter Mitty ou encore plus récemment Valérian et la Cité des Milles Planètes) relate l’épopée du Major Tom, premier homme à être envoyé sur la Lune. Le thème était d’actualité, puisque le disque est sorti en 1969, juste avant l’arrivée de la mission Apollo 11 sur notre satellite terrestre. Bref, le Major Tom est envoyé dans l’espace en fusée : la mission est d’abord un succès, et l’astronaute contemple la Terre avec émerveillement confortablement installé dans sa « boîte de conserve ». Seulement, la deuxième partie de la chanson révèle que la vaisseau a un dysfonctionnement et continue sa course sans fin dans l’espace. Tom est seul dans l’immensité noire, et dit un dernier adieu à sa femme avant de partir flotter au dessus de la Lune.

« Can you hear me Major Tom ? Can you hear Major Tom ? Can you hear Major Tom ? »

De fait, les parallèles entre la chanson et Moon sont faciles à tracer. Sam Bell est lui aussi seul sur sa base lunaire (ou presque), pendant que sa femme est restée sur Terre. Au début, tout fonctionne bien, puis arrive le drame. La liaison avec la Terre est coupée, comme à la fin du second couplet de « Space Oddity » ; en réalité il en devient évident que le Major Tom et Sam Bell ont plus en commun qu’un prénom de trois lettres finissant par M. C’est comme si Jones avait voulu donner vie à ce personnage emblématique et profondément tragique créé par son père 40 ans auparavant, et qui ne l’a jamais quitté (« Hallo Spaceboy », « Ashes to Ashes » et enfin le clip de « Blackstar »).

Rajoutons à ceci des références évidentes à 2001 : l’Odyssée de l’Espace. Les scènes dans l’espace sur fond de musique classique qui rappellent Le Beau Danube Bleu de Strauss, les plans symétriques où Terre, Lune et Soleil s’alignent, les combinaisons d’astronaute, le couloir blanc octogonal, ce plan à la fin avec Sam au centre et un kaléidoscope de couleurs qui reflète la scène correspondante du film de Kubrick avec Dave, et bien évidemment le robot GERTY, unique compagnon de Sam Bell sur la Lune, qui se pose comme une antithèse de HAL9000, comme nous le verrons plus avant.

Mais plus qu’un magnifique hommage à Bowie et Kubrick, Duncan Jones dévoile avec son premier film un trésor de réalisation. Il faut déjà se dire que Moon n’a coûté que 5 millions de dollars. C’est probablement le prix qu’a coûté le clip de « Blackstar » à lui seul. C’est aussi la moitié de ce qu’a coûté le premier Alien en 1979, pour des effets équivalents voire supérieurs en certains points ; mieux encore, en prenant en compte l’inflation, faire Alien en 2009 comme Moon aurait coûté 32 millions de dollars. Alors comment Jones a-t-il réussi la prouesse de la réalisation d’un tel film pour un budget si faible, Billy ? Les maquettes y sont pour beaucoup. Toutes les scènes en extérieur, avec les rovers ou les collecteurs d’hélium-3, sont des jouets hyper détaillés de petite taille sur un sol en cailloux.

Moon – Ground Control to Major SamExtrait du making-of.

L’intelligence de Duncan Jones a été de faire des économies à tous les étages, sans pour autant donner un effet amateur au film. Tout est millimétré et soigné ; les maquettes, la lumière, les effets spéciaux, les trompes-l’œil, les décors… Décor de la base lunaire qui justement, n’est en réalité qu’un complexe unique dans un grand studio. L’ambiance du film joue beaucoup sur cet aspect un peu ancien du film-making, avec maquettes et décors physiques truqués, comme le premier Alien (d’où la comparaison). Il faut aussi ajouter une pâleur omniprésente : tout est blanc bleuté et les rares touches de couleur qui ressortent tranchent avec le reste. Jones joue sur cette image de la Lune, à la fois intensément désuète et intrinsèquement futuriste. Bref, Moon n’est pas seulement intelligent, mais aussi magnifique visuellement.

Moon – Ground Control to Major SamPlanet Earth is blue, and there’s nothing I can do…

SAM ROCKWELL : LE FILM

Un autre excellent moyen de faire des économies sur un film est de restreindre le casting. Et difficile de restreindre plus que dans Moon ! Si l’on met de côté Sam Rockwell qui joue Sam Bell et Kevin Spacey qui double GERTY, il ne reste plus grand monde. Dominique McElligott, Kaya Scodelario ou encore Benedict Wong s’invitent le temps de brèves discussions vidéos depuis la Terre mais à eux tous, leur temps de présence à l’écran ne doit pas dépasser les 5 ou 6 minutes. Tout est réellement centré sur Sam Bell, et du propre aveu de Duncan Jones :

« I came up with it because I wanted to work with Sam Rockwell. »

Le script a été écrit pour lui, et lui seulement. Et quand on voit le résultat, il est en effet difficile d’imaginer un autre acteur occuper l’écran pendant une heure et demie comme Rockwell le fait avec brio.

En pleine forme. Malade. Joyeux. Triste. Raisonnable. Délirant. Drôle. Déprimé. Effrayé de vivre. Effrayé de mourir. Fatigué. Lucide. Pessimiste. Optimiste. Rockwell joue littéralement tout et son contraire dans Moon. Le personnage de Sam Bell est une oxymore à lui tout seul et c’est interprété à la perfection par Sam Rockwell, ce pourquoi c’est une honte qu’il n’ait pas été nommé aux Oscars en 2010, et ce n’est qu’un juste mérite qu’il l’ait remporté cette année. Il joue si bien et avec tant de nuances qu’on se demande parfois si c’est toujours bien le même acteur.

On découvre ainsi dès les premiers instants du film un astronaute désillusionné, qui est à deux semaines seulement de son retour sur Terre après presque 3 ans seul sur la Lune avec le robot GERTY. Les premières minutes du film nous présentent directement la routine de Sam Bell. Réveil. Sport. Vérification des récoltes d’hélium-3. Embarcation dans le rover. Récupération de l’hélium-3. Envoi sur Terre. S’occuper de la base et de sa maquette. Coucher. Le métro-boulot-dodo de l’espace, en quelques sortes. La première journée se termine, et vient la seconde. La même routine semble se répéter éternellement, et pourtant, de nombreux éléments viennent la mettre à mal. Sam a mal au crâne et au ventre. Il commence à halluciner. Les communications avec la Terre sont coupées à cause du crash d’un satellite. Un des collecteurs d’hélium-3 dysfonctionne. Petit à petit, les détails s’accumulent et quelque chose semble clocher. Puis quand Sam part en rover réparer le collecteur endommagé, il hallucine et se crash en plein dans le collecteur, enseveli sous une montagne de gravats, seul dans l’espace.

Et je n’ai encore rien spoilé Billy, car ça, ce ne sont que les 17 premières minutes du film.

Moon – Ground Control to Major SamThere’s a starman waiting in the sky…

Alerte aux spoilers. Procède à tes risques et périls.

LARMES AU CLAIR DE TERRE

De quoi parle Moon, au final ? De solitude. D’identité. D’éthique. D’écologie. D’espoir. Moon est tout ce que l’on voudra y voir. Duncan Jones détruit les codes de la science-fiction, pousse la réflexion dans ses retranchements, et signe un chef-d’œuvre dont je ne pourrais jamais assez vanter les mérites.

Ce film est tout d’abord une étude de la solitude. Que se passe-t-il quand on passe 3 ans seul dans l’espace avec un robot ? Sam Bell parle tout seul, il donne des prénoms aux collecteurs d’hélium-3 et aux plantes qu’il cultive, et semble complétement amorphe dans sa routine perpétuelle. Il le dit lui-même :

« Trois ans, c’est beaucoup beaucoup beaucoup trop long… »

Tout ce qui vient le sortir de sa torpeur, ce sont ses conversations avec l’intelligence artificielle de la base et quelques messages vidéos envoyés par la compagnie ou par sa femme. Femme, et fille, qui sont le dernier espoir auquel se rattache Sam pour tenir jusqu’à la fin de son contrat, les deux longues semaines qui le séparent encore de son retour sur Terre. Mais va-t-il seulement rentrer ? Et sa femme est-elle réellement sa femme ?

Sam Bell est un clone. Voilà, ça c’est dit, je t’avais prévenu pour les spoilers Billy. Mais en est-ce réellement un, de spoiler ? Car en réalité, ceci est dévoilé au bout de 25 minutes. Ce qui laisse une heure et dix minutes pour nous poser toutes nos questions. Car dans les dix minutes qui séparent le crash et la découverte du clone, on voit Sam se réveiller à l’infirmerie et GERTY lui disant qu’il a été sauvé du crash mais est encore un peu secoué. Sauf que beaucoup de détails clochent : Sam paraît différent physiquement, les portes extérieures sont bloquées, il manque un rover et une combinaison. Et pour cause, le rover avec le premier Sam est toujours coincé sous le collecteur. Alors le nouveau Sam, que l’on croyait être le premier, sauve son prédécesseur, et nous nous retrouvons avec deux Sam Rockwell sur les bras.

L’occasion donc de reparler de la réalisation de Duncan Jones. Si c’est aussi brillant, c’est surtout pour sa prouesse à gérer les scènes où Sam Rockwell joue avec Sam Rockwell. Il y a notamment une scène de ping-pong où les deux Sam Bell jouent face à face, et je te laisse imaginer la difficulté de filmer une scène deux fois avec le même acteur jouant deux rôles qui se renvoient littéralement une balle pour former la scène finale du film.

Donc je disais, Sam Bell est un clone, et Moon parle d’identité. Car en effet, quand l’on est pas un véritable être humain et que nos souvenirs sont des implants, que d’autres avant et après nous possèdent également, qui sommes-nous ?

« SAM – Je suis Sam Bell.

SAM 2 – Je suis Sam Bell aussi. »

Duncan Jones joue sur les paradoxes. Comment une même identité peut être portée par deux personnes différentes et pourtant identiques de par le but même pour lequel elles ont été créées ? De même, le parallèle entre GERTY et HAL9000 nous laisse penser que le robot de Moon est dangereux et va tuer Sam, alors qu’il passe son temps à aider les clones ; contrairement à la majorité des films de science-fiction, l’intelligence artificielle est une adjuvante. À l’inverse, l’équipe de « secours », composée d’humains, est l’ennemi et amène la mort sur la base. Les rôles sont inversés.

Mais même si les deux Sam sont des clones, ils n’en sont pas moins différents. Le premier est vieux et à la fin de sa mission de 3 ans. Le nouveau est plus têtu, plus énergique mais aussi plus raisonnable. Et même s’ils sont des clones, ils sont uniques à leur façon, et possèdent des émotions. Quand GERTY leur apprend qu’ils sont des clones, et quand ils découvrent que leur dernière lueur d’espoir, leur femme Tess, est en réalité morte depuis plusieurs années, tout s’effondre. Sam Bell fond en larmes devant le clair de Terre, dans une scène magistralement tragique. Oui, ce sont des clones, mais ce sont aussi beaucoup plus que ça. Quand les deux Sam en réveillent un troisième, la linéarité du temps est rompue. Passé, présent et futur coexistent au même endroit, représentés chacun par un clone. Et tout le poids de la Terre repose sur les épaules du Sam présent. Il doit laisser le passé mourir pour que le futur puisse vivre. Jones nous renvoie à nous-mêmes : nous nous définissons par notre histoire, par ce que nous faisons maintenant et ce que nous ferons après. Comme le disait parfaitement l’abbesse dans Cloud Atlas :

« Notre vie n’est pas la nôtre. Nous sommes liés aux autres, dans le passé et le présent. Et par chacun de nos crimes et chacune de nos attentions, nous enfantons notre avenir. »

Moon – Ground Control to Major SamAdieu, spaceboy…

LE MOT DE LA FIN

Moon est une pure merveille, et probablement le film de science-fiction le plus sous-estimé de l’histoire du 7ème Art. Un immanquable.

Note : 9 / 10

« SAM – Nous sommes des personnes. »

Moon – Ground Control to Major SamUn petit pas pour l’homme, un grand pas pour le cinéma.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Sony Pictures Entertainment, et c’est très bien comme ça.

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Le7cafe 77 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines