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La voix de ceux qui crient

Publié le 07 juin 2018 par Pralinerie @Pralinerie
C'est un très beau témoignage que celui de Marie-Caroline Saglio Yatzimirsky, psychologue à l’hôpital Avicenne, nous livre dans cet ouvrage. Elle nous raconte ces demandeurs d'asile qu'elle accompagne et ce que produisent ces rencontres. Son objectif ? Faire entendre la voix de ces populations marginalisées, qui fuient la guerre, les violences familiales ou religieuses.
C'est un livre fort, qui retrace de façon chronologique le parcours des demandeurs d'asile, qui explore leurs souffrances et leurs traumas avec pudeur. Cela ne rend pas leur situation moins insupportable mais du moins, audible. Elle distingue deux types de demandeurs d'asile, les victimes civiles de la guerre et les combattants, partie prenante des conflits. Ces populations ne réagissent pas de la même façon dans les conflits puis une fois en France, notamment d'un point de vue psychologique. A partir d'exemples et de rencontres, elle nous exprime la beauté de chaque rencontre, les questions qu'elles lui posent, comme citoyenne. L'enjeu de son travail ? "L'une des dynamiques de la consultation consiste à restaurer par la parole l'ordre du monde et à séparer la vie de la mort"
L'ouvrage est construit ainsi et j'ajoute ici et là des phrases ou paragraphes dont je souhaite me souvenir :

I. Terre chavirée

Cette première partie conte les violences qui poussent à l'exil puis les premiers pas en terre française. 1. Violence 2. Partir
"L'injonction de partir est intériorisée par le sujet au point de se transformer en menace permanente"
"Pour une partie de ces combattants, partir c'est fuir, et fuir c'est déserter. Les conflits de loyauté sont très vifs chez les combattants [...] en France, il se sent un lâche et il a l'impression d'avoir abandonné la lutte. Pourtant, rester ou rentrer au pays, c'est mourir. Il est pris dans des injonctions paradoxales [...] Karan a vécu son départ du Sri Lanka comme une mort symbolique, comme la falsification de son identité, et il nourrit une intense culpabilité. La traversée est le moment fondateur de cette mort, lorsque le meurtre psychique et culturel a lieu"
3. Terre d'exil
"Les médias parlent de la France comme terre d'accueil. Pour les demandeurs d'asile, elle est d'abord vécue comme terre d'exil. Pour la très grande majorité, elle n'était pas une destination choisie [...] beaucoup disent qu'ils ne savaient pas avant d'y monter où les mènerait le bateau ou l'avion que le passeur leur a fait prendre"
"Paradoxalement, le premier temps de l'arrivée, qui exige du demandeur d'asile un important effort pour faire des démarches administratives, trouver les premiers réseaux d'aide, éventuellement un toit, est un moment très difficile, mais le sujet reste mobilisé psychiquement, il est mû par une logique de survie. C'est dans un second temps, lorsqu'il revêt l'"habit" du demandeur d'asile, qu'un risque d'abattement ou plus encore de dépression survient [...] C'est à ce moment là que la violence traumatique s'enracine et se diffuse, parce que les défenses psychiques initiales du sujet, celles qui lui ont permis de tenir dans les premières semaines, se relâchent"
Il est ensuite question de la solitude de ces demandeurs d'asile, soit que la communauté est source de méfiance, soit que l'anonymat de la grande ville et l'indifférence pèse : 
"Ironie de voir ces hommes terrifiés se sentir eux-mêmes effrayants"
"Les défenses narcissiques, processus psychiques qui permettent de préserver l'estime de soi et de lutter contre la honte, la culpabilité, le déclassement, sont récurrentes chez certains patients, qui sauvegardent ainsi une impression de contrôle et réagissent apparemment avec mépris à des propositions d'aide ou répondent avec dédain. C'est une manière de lutter contre la dépression"

II. Ni menteurs ni malades

4. Bons et mauvais demandeurs d'asile Il est ensuite question du récit que doit présenter le demandeur d'asile pour accéder au statut de réfugié. Questionné et soupçonné d'être un "réfugié économique" ou un "faux réfugié", le demandeur d'asile doit s'expliquer, ce qui est loin d'être évident (pas dans sa langue, avec tous les biais des traducteurs, qui refusent parfois de traduire, attitude soupçonneuse, chocs psychologique etc.)
"Il me semble que le mensonge vient lorsqu'il n'a pas été possible de se taire, lorsque le demandeur d'asile n'a pu faire valoir son droit au silence. Être obligé de dire l'indicible, de préciser ce qui ne se présente, psychiquement, qu'à l'état de confusion, provoque des stratégies de discours qui ne résistent pas à l'épreuve de la vérité factuelle"
"Les aménagements du récit pour mieux écarter une peur ou une angoisse sont souvent couteux psychiquement pour les patients car ils les maintiennent dans des dilemmes douloureux. Ainsi de ce patient qui a emprunté de faux papiers, ceux de son père, pour voyager. Maintenant appelé par le prénom de son père, il ne peut plus supporter cette identité d'emprunt plusieurs mois après son arrivée, alors qu'il apprend qu'au pays son père a été emprisonné, à cause de lui, comme il dit. A l'inverse, l'entretien fait prendre de tels risques psychiques à certains en menaçant le scénario qu'ils ont construit pour supporter leur histoire, que des éléments véridiques ne pourront être rapportés ou n'apparaitront pas comme tels. Il y a des histoires rendues incohérentes par la douleur"
"En consultation, il n'est pas question de preuve mais de leur parole et de leur souffrance. Ici, il n'est pas nécessaire de parler. On peut simplement venir. Respirer. Pleurer. S'accrocher. Décider de ce qu'on va dire et de ce qu'on ne va pas dire. On retrouve certainement un positionnement propre à celui du psychanalyste, qui ne s’embarrasse pas de la question de la véracité ou de la concordance avec la réalité mais bien de ce qu'en traduit le patient, pris entre la réalité événementielle et sa réalité psychique interne. Ce n'est donc pas "l'événement traumatique" qui importe, mais bien ce que pourra en faire le patient"
5. Le risque de la victimisation 6. Pas fous

III. En consultation

Et cette partie est dédiée à tout le protocole psy et au cadre de la consultation. 7. Le pavillon de la psychiatrie
"Les patients viennent chercher des soins, certes, mais ne viennent-ils pas aussi chercher l'humanité d'une conversation, qu'ils retrouvent dans ces banales causeries, ce qui leur est refusé depuis des mois"
"Prendre trop rapidement un patient parce qu'on n'a plus de temps, c'est aussi de la maltraitance"
"Raj arrive avec son nom coupé de moitié, amputé du nom de son village et de celui de son père. Ce nom tronqué participe de sa désaffiliation et de son errance. Il y a dans ces découpages et ces inscriptions administratives hâtives le risque de priver le sujet de ses enracinements et le nom de ses résonances [...] C'est une question centrale pour des personnes issues de cultures où le groupe est un marqueur identitaire déterminant qui apparait dans le nom. Ce dernier traduit le statut, la famille élargie, la caste, le clan, l'ethnie, la tribu, le village, la communauté langagière, etc., et les positionnements sociaux et religieux. Or les demandeurs d'asile ont vécu dans la migration un bouleversement de ces appartenances et une perte de statut qui peuvent être psychiquement destructeurs. Lorsqu’on les affuble d'un nom tronqué, on les mutile. Alors que je me bats contre cet anglicisme devenu une habitude dans l'administration française de s'adresser à quelqu'un par son nom de famille, cette consultation est le seul lieu où je le fasse moi aussi : je m'adresse à eux par leur nom, tout commence par là"
8. Le cadre
"Rappeler le secret professionnel du code de déontologie, autre formalité apparemment sans incidence, est souvent un moment de soulagement pour les patients"
"La "rhétorique de l'urgence" dénoncée par l'anthropologue Miriam Ticktin dans les dispositifs de soin humanitaire vaut également pour le cadre de la prise en charge des demandeurs d'asile : ce cadre permet de soutenir et de soigner (caring) mais non de guérir (curing) sur le long terme"
"Je rappelle au patient que l'espace de la consultation psychothérapeutique n'est pas l'espace de l'assistante sociale ni du médecin. La confusion de ces espaces plongerait les patients à leur corps défendant dans la détresse, toujours insatisfaits des réponses qu'ils trouveraient. Ne pas céder à la demande sociale de la précarité pour permettre de dégager l'autre part du sujet, non aliénée à ces besoins, est ici nécessaire" 
""I like to give, I don't like to ask" [...] Je lui propose un compromis : "Acceptez de demander. Quand vous pourrez, vous donnerez à ceux qui vous demanderont, car maintenant vous savez qu'ils n'ont pas le choix de demander, mais vous aurez le choix de donner""
9. La clinique de l'effroi
"Les premières rencontres sont souvent empreintes de cette déflagration traumatique. Mon travail va consister à proposer l'intégration de cette expérience, en cherchant le sujet dans le patient asservi par le trauma. Mais d'abord, il y a un face à face proprement impossible, car le jeu du miroir, au lieu de permettre une rencontre, dédouble et renvoie chaque sujet à sa solitude"
"Lorsque la sidération empêche la parole, je cherche leur regard pour qu'ils me regardent avec eux ; c'est à cette condition qu'un travail va pouvoir commencer. Il se fera toujours en face-à-face, pour transformer le voir en regard et l'observateur en interlocuteur" 
""Vous, vous n'êtes pas mort" Réponse à double tranchant, qui fait exister le sujet à la fois dans son monde de cauchemars et dans le réel. Mon objectif est de l'arrimer progressivement au réel dégagé de l'effraction traumatique [...] "Le traumatisme lié à la torture n'est qu'une autre mise en acte de la frayeur. C'est l'effraction d'un autre en soi, autre qui vous influence et vous modifie" Il s'agira de sortir le patient de cette influence en le séparant de ce tiers effrayant"
"Pour établir ce décentrement, je cherche à inscrire la relation à travers deux mouvements. Un premier qui établit du lien, en entrant dans le tableau gelé que peint seul le patient avec son sang. Il s'agit de redonner une place au sujet grâce à ma présence désirante. Mes interventions le valorisent narcissiquement [...] Un second quand, lors des premiers entretiens, le patient explique le contexte de son exil : cela permet de ramener dans le tableau les tiers absents qui constituent son histoire [...] et tous les éléments d'étayage à partir desquels il pourra élaborer. Grâce à ces deux mouvements, un espace intersubjectif peut émerger, en même temps qu'un tiers médiateur, support culturel pour y loger les mouvements psychiques du patient. Ce tiers peut être la personne du psychologue ou celle de l’interprète, mais des références culturelles peuvent aussi jouer ce rôle d'appui, comme des sourates du Coran ou des vers de la poésie somalie. Ce tiers est ce sur quoi les pensées ravagées d'Anwar, de Landry ou d'Ibra vont pouvoir se tresser en paroles, s'étayer, se relayer, s'inscrire dans du collectif culturel, dans du sens porté par lui et par d'autres, dans une présence au monde"

La voix de ceux qui crient

IV. Parler

10. A travers des silences de mort
"La parole est doublement atteinte : d'une part, elle ne permet plus au sujet d'émerger à travers l'ordre symbolique du langage ; d'autre part, elle n'a plus ce rôle de mise en lien social car le code langagier a été perverti par la violence. Lorsqu'il y a irruption traumatique du réel non assimilable par le langage, il n'y a plus d'outil symbolique qui permettrait de représenter le réel - le langage perd sa fonction expressive et métaphorique. Le sujet est alors écrasé par ce trou du réel. Or la rencontre psychothérapeutique fonctionne entièrement sur la parole" 
"L'échange entre l'officier de protection et le demandeur à l'OFPRA [...] Le demandeur d'asile est soit surpris par les informations demandées, soit troublé par les échos traumatiques avec d'anciens interrogatoires policiers ou militaires"
11. Traductions
""C'est comme si vous entendiez vos amis crier". Par ce processus, il travaille lui-même au décollage du réel traumatique, d'autant que le réel cesse alors d'être le réel pour en devenir sa seule représentation"
"Shabana s'empare du français seulement en consultation, car là elle "arrive à parler français" pour parler d'elle-même avec un tiers accueillant dans cette langue. L'usage du français en consultation lui donne confiance, la valorise et la soulage. Ce n'est d'ailleurs pas le français qu'on lui demande dans les administrations : ce français-là, elle ne le parle pas car il la terrifie" 
"Les flèches et l'araignée d'Ibra, la fumée et le naga constricteur de Karan : mettre en mots les esprits du trauma est effrayant. "La culture émerge de façon amplifiée quand il faut donner du sens au négatif", écrit Ernesto de Martino pour expliquer que les figurations culturelles de la magie et des mythes se manifestent lors des crises"
12. Les voix du sacré
"Les parcours bouleversés des demandeurs d'asile en quête d'affiliation pourraient-ils rendre certains plus vulnérables et plus réceptifs à des phénomènes de radicalisation ? Je remarque plutôt l'inverse, à savoir l'expression systématique d'un discours critique face aux formes d'extrémisme"
"Lorsque le sujet ne peut plus raccrocher son expérience à une épreuve collective, celui d'une minorité ethnique pourchassée, d'un groupe de militants torturés, d'un combat pour des valeurs, lorsque sa culture - ou plutôt ce qui fait sens dans sa culture - ne le soutient plus, alors il s'écroule"

V. Sortir du trauma

13. Acter 14. Hors de la plainte Exprimer la violence du trauma, la réduire... ce n'est parfois le fruit que d'années de suivi. Et parfois ça ne fonctionne pas. Ou d'autres mécanismes se mettent en place comme des dépendances...
"La réduction du trauma que je propose n'a toutefois rien à voir avec la banalisation de la souffrance. Il s'agit de le désamorcer pour remobiliser le sujet, qui perd alors le bénéfice secondaire de sa souffrance, cette jouissance du trauma qui le porte aux extrêmes de lui-même, aux limites de la vie et de la mort, autrement dit, qui fait de lui, qui a été un animal, un autre, différent et unique. Le sujet pense initialement ne survivre qu'habité entièrement par son trauma : le travail psychothérapeutique va lui prouver qu'il ne vivra que s'il s'en dégage"
"Dès que son quotidien devient un cadre suffisamment stable, il le détruit pour répéter la scène traumatique, revivre la violence et replonger dans l'angoisse : c'est un voisin qui, épuisé par ses provocations, finit par le battre ; ce sont ses compatriotes qui, exaspérés par ses gémissements, l'excluent de leur groupe"
""Je me dis que je ne dois pas oublier." Devant cette phrase qui salue la réussite de son travail psychothérapeutique, j'ajoute :"Souvenez vous que vous êtes arrivé ici en nous demandant de vous aider à oublier""
"Sortir de la plainte est très difficile pour les patients demandeurs d'asile, puisque certains ont bâti leur stratégie de survie sur la logique suivante : en se plaignant beaucoup, ils ont obtenu un peu. Il faut donc une dose de malheurs pour rester un éternel souffrant"
"Vivre en France et s'intégrer en France n'est pas un but en soi et ne l'a jamais été, être en France est un moyen pour survivre et poursuivre la lutte. Shabana et Karan ne déploient pas les mêmes stratégies subjectives et ne sont pas dans la même France : la première vit sa présence comme celle d'une rescapée civile; elle attend protection et aide des pouvoirs publics, et envisage son installation en France devenue son pays d'adoption. Le second pense son inscription dans la sphère politique des militants pour la cause tamoule et cherche un cadre pour poursuivre l'action"
15. Fin de partie
"La séparation d'avec le pays se réalise effectivement et psychiquement lorsque le sujet obtient son statut de réfugié. Et elle est follement douloureuse : le demandeur d'asile promu réfugié sait qu'à partir de ce moment-là il sera toujours en exil"
"Lorsque j'explique à Karan, débouté, qu'il doit disparaitre s'il ne veut pas prendre de risque, et se faire oublier des autorités, c'est un doute vertigineux qui me prend. Alors que nous avons cherché ensemble pendant des années à trouver la parole juste lui permettant d'exprimer son histoire et son nom, voilà que je lui conseille l'anonymat. Alors que nous avons cherché ensemble à lui redonner une place, il est maintenant tenu à l'invisibilité. Pour adresser une telle proposition au demandeur d'asile, ne suis-je pas, à mon corps défendant, la complice de la machine administrative ? "
"La consultation présuppose une possibilité d'échange dans l'altérité radicale. La possibilité d'une rencontre vient de ce qu'elle s'établit comme parfaitement improbable, et cet improbable est le cadre même. Cette relation repose sur le présupposé du partage d'une même humanité"
"L'écoute est un besoin aussi essentiel que ces besoins élémentaires. Aussi essentiel à la vie d'homme"
Essentiel ! Comme cette lecture.

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