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(Note de lecture), Guillaume Deloire, "Le Graillon", par Matthieu Gosztola

Par Florence Trocmé

Gauillaume Deloire  le graillon« [J]’ignore toujours si c’est une usine en face / cette carcasse énorme / squelette de dinosaure // a-t-il fallu que tous mes grands-parents soient ouvriers / pour que j’apprécie autant être ici […] la conversation des types au comptoir / déjà est un voyage / elle rappelle que cette ville a un port // bâbord on mange le couscous royal / tribord des tripes (le chef est venu me prévenir que demain il y en aura) / on boit du vin des deux côtés du bar / le couple de gérants est kabyle // le ciel se gâte / la lumière change / au comptoir ils parlent d’une époque révolue / où il était question de soudure humaine // comparé à maintenant / les types étaient soudés disent-ils // avenue Louis Roche / les camions passent / comme des essuie-glaces / parfois / une petite grappe d’hommes marche, mais vers où ? »
Voici, sur une ville « déchue », des pages de « poésie ouvrière », et « documentaire » (Marx rencontre Cendrars). Écrites avec une admirable rigueur. C’est-à-dire avec une sincérité confondante, qui rend regard et écoute à même de cheminer (d’abord l’auteur, à sa suite le lecteur) à flanc des choses. Au plus près de ce qui est. À cheminer lentement, en reparcourant, sans cesse ― habitudes écloses comme des fleurs à même le bitume, les restes, les déchets ―, ce qui a été effleuré déjà. Pour approfondir. Loin des poses, des noblesses par quoi l’homme s’invente, un à un, des atours. Des atouts. Loin de la superbe mensongère de ses prestiges par quoi il cherche délibérément à faire se muer le quotidien en odyssée. L’absurdité en destin.
« J’ai mis mon bleu de Chine […] / je traque / l’esthétique des camions-pizza / je traque / les vestiges et les fantômes / et sur les murs de salpêtre / des derniers restos ouvriers de l’avenue Louis Roche / les couchers de soleil géants ». Loin de l’inessentiel qui aujourd’hui fait florès, se tenant continûment à l’écart de l’arbre à palabres pourrissant de nos sociétés dont la sève est le consumérisme, Guillaume Deloire avance pour témoigner. Pour recueillir. Jour après jour (ou peu s’en faut), prenant des notes et des photos. « [S]crut[ant] toutes choses ». Attentif à ce qui respire, quand bien même tout, autour (tout, ou presque), aurait été recouvert, jusqu’à l’intime, du voile sale d’une immobilité sépulcrale. Cette immobilité serait-elle parcourue de quelques éclairs : soubresauts persistants, louables éminemment. Quand bien même tout, serait-ce invisiblement, se serait écroulé. Laissant à vif les boursouflures, laissant visibles les cicatrices que laisse la pauvreté. Ainsi Gennevilliers.
Demeure une lumière, veilleuse grâce à quoi, quelle que soit la morsure de l’obscurité, il ne nous sera jamais possible d’être blessé au point de nous égarer. Quelle est cette loupiotte ? L’humaine manière de se tenir, sans presque bouger, dans la vie, dans le monde : d’être en étreinte (même sans le savoir) avec le monde, et la vie.
Guillaume Deloire est attentif à ce qui est tout : un geste, une parole. Empruntant non les méandres d’une pensée qui se cherche mais le trajet direct de l’affirmation d’une simplicité qui bouleverse. Poésie documentaire, quasi « cinématographique », qui nous donne à respirer, à ressentir ces gestes, ces paroles. Sans jamais forcer ― ou rehausser ― le trait du réel. Sans jamais enjoliver, ou dramatiser : sans jamais ajouter du romanesque ou du poétique (le titre seul du livre suffit à le montrer). Et sans supprimer la plus chétive part, démesurément anodine, blanche, terne dans sa vacuité, de ce qui s’est passé. Nous insistons : sans rien arracher à ce qui est survenu, a vécu, pour le moment seul qui l’a vu naître. Pour le moment ténu qui ― dans une indifférence diffuse, mais toujours contredite par le poète ― a assisté à cette venue : à cette éclosion de rien. Sans rien ôter, en somme, à tout le dérisoire qui fait l’ordinaire, et le magnifique inavoué, d’une vie telle qu’on peut la vivre dans une ville comme Gennevilliers.
Est nécessaire le fait de rendre compte de chaque chose appréhendée par le sensible qui vit en nous, jamais ne sommeille, dès lors qu’elle a des affinités avec l’humain, avec l’humaine condition. Cette humaine condition, effilochée, brinquebalante, il s’agit pour l’auteur ― sans orgueil aucun (loin du chant qu’a prôné à sa manière sublime Villon) ― de l’accueillir. Le plus justement, banalement possible : d’emazienne façon. Dans une attention et une bienveillance de tous les (nombreux, et c’est heureux) instants. Par le poème, et dans sa vie même (mais comment séparer l’un de l’autre, quand l’un et l’autre, avançant, marchent main dans la main ?) À l’abri de la riche et vaine, quoique fondamentale et fondatrice féérie du littéraire.
Matthieu Gosztola
Lire de larges extraits de ce livre, choisis par Matthieu Gosztola.

Guillaume Deloire, Le Graillon, Éditions des Vanneaux, collection L’Ombellie, 2018. 17€.


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