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Le nègre romantique de Léon-François Hoffmann !

Publié le 20 juin 2018 par Halleyjc

Le nègre romantique de Léon-François Hoffmann !Le nègre romantique de Léon-François Hoffmann !INTRODUCTION

Dans l’imagination collective française, le mot nègre est associé à la notion d’esclave jusqu’à ce que Lamartine, Président de la République, signe en 1848 le décret qui émancipe les Noirs des colonies. Avec l’expansion française en Afrique, une nouvelle image se forme : le Noir est identifié au colonisé. Enfin, après la deuxième guerre mondiale et l’accession des pays d’Afrique à l’indépendance, le Noir est classé parmi les « sous-développés », tout comme les Asiatiques, les Arabes ou la majorité des Hispano-américains ; il partage avec eux la qualité de citoyen du Tiers Monde, de ce Tiers Monde que les deux blocs industrialisés considèrent avec un mélange de mépris, de remords et d’inquiétude.

La présente enquête essaye de dégager les facteurs historiques et psychologiques qui ont contribué à la formation de l’image du Noir avant l’émancipation. Quels éléments de cette première image persistent, quels éléments se sont effacés, quels éléments ont été modifiés ou ajoutés, c’est ce qui pourra faire l’objet d’autres recherches.

Je me propose de passer en revue les personnages noirs présents dans la littérature romantique, et d’expliquer pourquoi tant d’écrivains les ont pris pour héros. Par personnages noirs j’entends non seulement les Africains et leurs descendants « pur sang », mais également les Mulâtres ou « sang-mêlés », ces derniers posant, nous le verrons, des problèmes spécifiques.

Je ne prends pas ici l’adjectif « romantique » dans son acception académique : l’essentiel de mon étude portera sur la période comprise entre la Révolution de 1789 et celle de 1848. Ces dates marquent deux moments importants dans l’histoire des rapports entre Blancs et Noirs. La France révolutionnaire a été le premier pays à décréter l’abolition de l’esclavage colonial et à étendre aux ci-devant esclaves [10] la jouissance des Droits de l’Homme et du Citoyen. Napoléon s’étant empressé d’abroger le décret (qui n’avait d’ailleurs été que très imparfaitement appliqué), il faudra attendre la chute de Louis-Philippe pour que l’esclavage soit définitivement aboli.

Les hommes de la Constituante qui décidèrent la première émancipation étaient bien entendu les enfants des Lumières. J’ai cru bon de consacrer un chapitre à l’image du Noir au XVIIIe siècle. J’y reprends les conclusions des chercheurs qui se sont penchés avant moi sur la question, et je complète certaines de leurs analyses à l’aide d’une série de textes « mineurs » dont ils n’ont pas tenu compte. Ce chapitre m’a paru indispensable car il traite de l’époque où le Noir devient « problématique », où il éveille non plus seulement une curiosité amusée mais la mauvaise conscience d’un peuple à la fois civilisé et esclavagiste, c’est-à-dire vivant dans la contradiction.

Enfin, il m’a semblé opportun de consacrer quelques pages à l’image du Noir depuis les origines jusqu’au Siècle des Lumières. Je me rends parfaitement compte qu’un tel survol est insuffisant. Mais il fallait signaler l’identification du Diable à un Nègre, la légende du Prêtre Jean, le mythe du Bon Sauvage, qui sont à la source de l’image qui m’intéresse. Ces premiers éléments persistent : les années ne font que les modifier, les déformer et les enrichir. En plus, c’est au XVIIe siècle que naît avec la traite le racisme systématique, qui cherche à la justifier en se réclamant d’une prétendue vérité scientifique.

Mon travail se veut en somme contribution à l’étude de l’opinion publique et de la sensibilité collective. Simple contribution, et comment aurait-il pu en être autrement ? Sans remonter à nos ancêtres les Gaulois, qui connaissaient les Nubiens de l’armée romaine et des équipes de gladiateurs, les contacts entre Français et Noirs vont en se multipliant depuis que la France est France. Les conclusions auxquelles j’ai cru pouvoir arriver constituent un dégrossissement, proposent une série d’hypothèses de travail. Même en ce qui concerne la littérature proprement dite, elles demandent à être rigoureusement contrôlées. On sait les difficultés auxquelles se heurte toute recherche en sociologie de la littérature : René Rémond les a résumées dans l’Introduction de son excellent livre sur Les États-Unis devant l’opinion française 1815-1852. Pour chaque texte ou série de textes signalés, il importerait de connaître le milieu social de l’autour, la sûreté de son information, les préjugés qui lui sont propres, l’idéologie à laquelle il se rattache, le public qu’il vise, la diffusion de son œuvre, l’accueil qu’on lui a fait… C’est dire que l’enquête sur le Nègre « personnage littéraire » ne sera pas achevée dans les pages qui suivent. Puissent-elles servir de point de départ à des travaux précis, portant sur des sujets plus limités, et donc passibles d’être traités dans le détail. L’article d’Yvan Debbasch sur le concours de poésie de l’Académie [11] française qui, en 1823, prit pour thème l’abolition de la traite, me semble un excellent exemple du genre de monographies qu’il importe d’entreprendre.

En outre, l’étude sur le « personnage littéraire » ne prend son sens que si elle débouche sur l’« obsession collective ». Elle risquerait autrement de n’être que pur exercice d’érudition, que promenade anecdotique dans le royaume des lettres. Voilà pourquoi, bien que mes sources principales soient littéraires, je n’ai pas hésité à puiser dans les récits de voyages, les essais, les dictionnaires, les pamphlets de toute sorte dans cette plus large optique, l’intérêt d’un document ne dépend guère du genre auquel il se rattache.

De l’ « obsession collective », la littérature n’est qu’une composante parmi tant d’autres : elle l’exprime, en partie, elle la détermine et la modifie, en partie, mais en partie seulement. La politique et la mode, les arts plastiques et les recherches scientifiques, l’évolution du langage et les préoccupations religieuses, l’enseignement scolaire et les réalités économiques et sociales, la persistance des mythes et les mystères du subconscient, toutes les productions de la conscience de l’homme prennent ici valeur de témoignage. Or, la présence de l’homme noir dans les manifestations de la Weltanschauung française n’a suscité, jusqu’à ces dernières années, que des travaux fragmentaires et peu nombreux. En particulier, il n’existe, à ma connaissance du moins, aucune étude d’ensemble sur le racisme anti-noir (ou sur la lutte contre ce racisme) dans le domaine français. Ce n’est que très récemment que des travaux comme ceux de Michèle Duchet (sur l’anthropologie au Siècle des Lumières), de Simone Delesalle et Lucette Valensi (sur les dictionnaires d’Ancien régime), de Gabriel Debien (sur la vie coloniale à Saint-Domingue) sont venus apporter de précieux éléments d’information. Une fois qu’un nombre suffisant de ces éléments auront été réunis, l’historien des idées pourra procéder à des travaux de synthèse. Je souhaite qu’il trouve dans Le Nègre romantique une série de textes intéressants, certains célèbres, d’autres tout à fait ignorés. Ce sont ces textes qui forment l’armature de mon argumentation. Plutôt que de les condenser, j’ai préféré en faire de nombreuses citations ; elles m’ont paru trop éloquentes pour être résumées ou paraphrasées.

Et l’on ne saurait trop répéter que l’étude du passé ne se justifie que .si elle permet de mieux comprendre le présent et de préparer l’avenir. Ces textes enfouis dans les bibliothèques, à quoi bon les déterrer si ce n’est pour nous reconnaître en eux, pour y retrouver la trace de notre bêtise ou de notre générosité, pour que les erreurs et les intuitions de ceux qui nous ont précédés ne tombent pas dans le néant de l’inutilité ? Ces pages jaunies par le temps, je me refuse à les considérer comme des curiosités littéraires, avant que les problèmes qu’elles posent n’aient été résolus. Le jour où le racisme ne sera plus qu’un mauvais souvenir, [12] nous pourrons nous permettre de les oublier. Mais dans cette attente, qui risque d’être longue, historiens et critiques, sociologues et psychologues, chercheurs de tous les bords et de toutes les disciplines doivent, me semble-t-il, en faire la découverte et l’analyse.

Trop de collègues, trop d’amis français et américains m’ont signalé qui une étude critique, qui une œuvre originale pour que je puisse les remercier individuellement. La longueur de ma bibliographie témoigne de leur généreuse obligeance. Si l’intérêt possible de mon étude réside dans la variété des textes présentés, c’est grâce au dévouement de cette équipe. Je la prie de trouver ici l’expression de ma très profonde gratitude.

Je tiens cependant à dire combien je dois à mon camarade Jean Macary. Il a vu et revu mon manuscrit page par page, m’a fait les critiques les plus judicieuses et m’a suggéré la solution à bon nombre de problèmes.

Je remercie également la Commission de recherches de l’Université de Princeton, qui a subventionné mes recherches des deux côtés de l’Atlantique. Enfin, j’ai pu une fois de plus apprécier la grande compétence et la patiente amabilité du personnel de la Bibliothèque Nationale, des archives de l’Institut de France et de la Bibliothèque de l’Université de Princeton.

Petit exemple : la manière dont Le Chevalier de Saint-Georges éminent personnage littéraire révèle cette obsession collective :

Dans un roman historique intitulé Le Chevalier de Saint-Georges, Roger de Beauvoir évoque cette mode du domestique noir, et plus particulièrement du négrillon familier :

Après les singes, dont les femmes du XVIIIe siècle raffolèrent, la mode, cette grande conseillère, leur avait insinué les nègres comme un contraste habile à leur blancheur. Le petit noir l’emporta bientôt sur l’épagneul, la perruche ou la levrette, il donnait la patte aussi bien qu’un angora. Né dans l’esclavage, il devait se montrer doux et soumis. Bientôt la folie du jour inventa pour eux mille caprices, les tailleurs remontèrent à Paul Veronèse pour les habiller ; le pinceau des peintres de Louis XV les représentent escaladant les genoux des belles marquises, chiffonnant de leurs mains d’ébène les broderies des duchesses. De l’antichambre, ils sautèrent bien vite dans le salon, leurs mutineries, que l’on eut châtiées à Saint-Domingue [65] par la perte d’une oreille, semblaient en France un attrait de plus ; au lieu du fouet d’un nègre commandeur retombant à coups pressés sur leurs épaules, c’était la main caressante d’une comtesse ou d’une fille d’opéra qu’ils sentaient glisser sur leurs durs cheveux de laine.

(R. de BEAUVOIR, Le Chevalier de Saint-Georges, 1840, vol, I, p. 268-269.)

Et enfin, pour ne plus revenir sur ce thème, citons Le Chevalier de Saint-Georges, où Roger de Beauvoir explique :

… au milieu même de l’esclavage, il y eut deux peuples chez le peuple noir, le nègre esclave et le nègre bouffon ; le nègre des Antilles, saisi, fustigé à la moindre faute, et le nègre parisien, heureux, impuni, buvant le sucre dans la tasse d’or de sa maîtresse, pendant que son frère engraissait de ses sueurs le champ africain d’où ce sucre était tiré.

(R. de BEAUVOIR, Le Chevalier de Saint- Georges, 1840, vol. I, p. 26

Mais de tels pères sont rares. La plupart ressembleraient plutôt à M. de Boulogne, ancien colon et aujourd’hui Contrôleur-général, qui pousse son fils le baron de Tourvel à épouser une riche veuve. Le baron a pour rival un Mulâtre, le chevalier de Saint-Georges, qu’il [234] provoque en duel. Le chevalier est un redoutable ferrailleur ; il ne manquera pas de tuer son adversaire. M. de Boulogne le supplie de l’épargner ; il vient d’apprendre que le chevalier est son propre fils, et donc le frère du baron. C’est de l’esclave Noémi que le contrôleur a ou Saint-Georges :

Votre mère… ah !… son amour pur et dévoué… méritait sans doute un autre sorti… mais un riche mariage… qui flattait alors mon orgueil… je voulus éloigner toute trace d’un passé qui pouvait le rompre, et oubliant ce que je devais à la pauvre Noémi… (Baissant la voix encore plus et tremblant d’émotion.) Je la fis vendre… au moment où elle allait devenir mère [1] !…

(MÉLESVILLE et R. de BEAUVOIR, Le Chevalier de Saint-Georges, 1840, Acte III,

[1]    Ce thème du père qui vend son esclave et l’enfant qu’il a eu d’elle se retrouve souvent, dès les premières œuvres anti-esclavagistes. L. M. Price en fait l’historique pour la littérature anglaise dans Inkle and Yariko Album, 1937.

Une autre attitude possible est l’acceptation tranquille de la situation, adoptée par certains personnages que leur valeur personnelle et la conscience de leur propre supériorité mettent à l’abri. Elle leur permet de narguer le racisme en le parodiant. Ainsi par exemple l’ex-esclave mulâtre Camille, devenu en France Monsieur le chevalier de Saint-Georges, capitaine des chasses du duc d’Orléans, violoniste émérite, chéri des dames, champion de tir et d’escrime. Roger de Beauvoir composa sur lui un roman historique : Le Chevalier de Saint-Georges, dont il tira avec Mélesville une pièce en trois actes où l’on voit le héros multiplier sans complexes les allusions à sa couleur : sa présence, affirme-t-il, suffit pour qu’un rival voit « tout en noir » ; il est lui-même reconnaissable à « un cachet tout particulier », car il ressemble à une enseigne d’épicier : « À la tête noire » ; à propos de quelqu’un qui veut le faire mettre à la Bastille, le chevalier plaisante : « il aura voulu préserver mon teint des ardeurs du soleil » ; à un rival qui prétend le [244] faire rougir en lui donnant un soufflet, il répond : « Ah ! vous me rendrez service ! », et ainsi de suite. On le voit même composer une romance qui rappelle les ballets de cour du siècle de Louis XIII dont j’ai parlé dans le premier chapitre :

On dit qu’en un lointain rivage,
Cette sombre et triste couleur,
Est le signe de l’esclavage,
Ah ! pour toujours j’y consens de grand cœur.
Près de l’esprit, des grâces qu’on admire,
Dans ce pays où règne la beauté…
Est-il possible qu’on désire
De retrouver sa liberté.

(MÉLESVILLE et R. de BEAUVOIR, Le Chevalier de Saint-Georges, 1840, acte I, sc. x.)

Ce chevalier de Saint-Georges est en fait un personnage historique, né en 1745, mort en 1799. Partisan de la Révolution, il leva en France une Légion franche des Américains, dans laquelle le futur général Thomas-Alexandre Dumas Davy de la Pailleterie entra comme capitaine et devient bientôt lieutenant-colonel [1]. Le fils du général semble avoir adopté l’attitude désinvolte de l’ami de son père : Balzac rapporte à Mme Hanska le 15 février 1845 le mot de Dumas à qui quelqu’un vient dire que son père ou sa mère était noire [sic] et qui répond : – Mon grand-père était singe !

(H. de BALZAC, Lettres à Mme Hanska, éd. Pierrot, 1968, Tome II, P. 575.)

[1]    Voir André MAUROIS, Les Trois Dumas, 1957, p. 15 et suivantes.

Ainsi Roger de Beauvoir décrit Mme de Langeais qui prend tranquillement son bain sous les yeux du jeune Mulâtre Saint-Georges :

Elle ne s’inquiète ni de ce regard trop vif, ni de cet amour concentré comme une lave. La créole ne doit voir que ce qui est blanc, le jaune ou le noir, voilà pour elle une couleur négative.


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