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(Anthologie permanente) Jacques Darras, "L'Embouchure de la Maye"

Par Florence Trocmé

Jacques Darras  l'emouchure de la MayeJacques Darras publie deux livres, un poème,
L’Embouchure de la Maye,
et un livre d’entretiens avec Richard Sieburth sur la poésie de langue anglaise et sa traduction.
Petite anthologie privée d’Autolycus

Je vote pour la démocratie subtile des fleurs ayant ton violet
Ou pourpre et, parmi les familles éligibles, deux ont ma préférence.
Qui sont la pivoine, le lupin, que leur humilité nordique protège.
A la première j’attache l'apprêt d'un seau en fer blanc mal émaillé,
Quelque part sur un marché de plein vent, la rive d'une rivière
Se ramifiant au pied d'une cathédrale gothique comme l'artichaut.
Dans la poussière de brume d’un contre-jour vaporisant en bleu
Sa bouillie bordelaise sur le légume essentiel, la pivoine s'efface,
L’anonymat buissonne écran de feuilles autour de sa timidité,
Tout à l'heure on l'aimera pour son évocation de la sainte pluie.
C'est une fleur catholique, c'est à dire moins hautaine que la rose,
Jamais quintessentiellement rouge, qui arrondit la tête les joues,
Contenant une plénitude de rires qu'elle ne laisse pas éclater.
On n'attend pas de la rose qu'elle soit drôle. De la pivoine, si.
Je l'achèterai contre billet bleu pastel montrant Quentin Latour.
Pour éponger ses tiges, l'encre d'imprimerie d'un quotidien local
Prêtera ses références patriotiques étroites jusqu'à la dérision.
Elle, aisément les dépassant, affirmera le sang qui afflue à la vie,
Qui monte aux pommettes ou coule aux cuisses des femmes,
Avec droiture simple et plus de discrétion qu'il n'est dit ici.
Proche par choix, cueilli au même marché avec un second Latour
Non moins monétairement faible mais plus juste encore de pastel,
Le lupin lui fera escorte. Quasiment obscène par sa raideur,
Quoique l'argile ou les tempêtes de Mai lui donnent de l'inflexion,
C'est nervure trop sûre d’elle-même que ses fleurs humanisent
Ou plutôt, vous me comprendrez, qu'elles anthologisent en fleur.
On cueille le ciel avec le lupin, les autres proviennent de la terre,
Dont ils ou elles tirent leur couleur, lui va aux sources de la pluie.
Il y a bu, il y boit, il y boira jusqu'à ce qu'il ait absorbé son eau.
Son violet invisible qui se transforme en rose léger au couchant.
L'aquarelle est l'art du lupin mais aucun jeu avec le blanc Canson
Ne rendra l'émouvante densité poivrée de ses grappes et hampes.
Ailleurs, là où la circularité de la communauté humaine se distend,
Faisant hypocritement place à la société des plantes industrielles,
Commence le massacre. Les fleurs, alors, deviennent un prétexte,
L'océan des huiles qu'on voit moutonner dans une plaine de colza
Tiendrait dans quelques saladiers. Rétraction, le quantitatif.
La fleur nous aide à affiner nos gestes aussi bien qu'à les élargir.
L'amplitude qui ramène par apparence d'égoïsme le parfum à soi.
Prélude à l'intimité du don. La fleur est distance juste du vivre.
Ambiguïté des roses
Sonnet 35
1ère version

Cesse donc de te faire grief des fautes par toi commises :
Les roses ont des épines, la boue corrode les fontaines,
L'éclipse ennuagée macule sans différence la lune ou le soleil,
La feuille la plus juteuse de sève sert d'asile au cancrelat.
Nous faisons tous des fautes, moi-même le premier
Qui à l'instant offre comparaison à tes crimes
Et par souci de les blanchir m'ouvre du même coup à l'accusation
D'abuser d'hyperbole quant à leur degré de gravité ;
Car si tu as péché c'est par les sens auxquels j'apporte sens
(Ton adversaire, regarde, je le retourne ton avocat !)
Plaidant ce faisant, légalement contre mon cas.
J'ai tant de guerre civile en moi entre l'amour la haine
Que je ne puis pas fatalement ne pas me retrouver complice
Du si doux voleur qui me vole amèrement à moi-même.

2ème version

Cesse de te tourmenter pour l'acte que tu commis ;
Aux roses sont les épines, aux sources qui brillent la boue ;
Éclipses comme nuages noircissent lune et soleil,
Cancer le détestable hante bourgeons les plus doux.
Tous les hommes font des fautes, moi-même y compris,
Qui vais ouvrant ton crime à la comparaison,
Qui pardonne tes péchés plus haut que n'est leur prix ;
Et me corromps moi-même d'excuser ton manquement :
Car j'accorde du sens à la faute de tes sens ;
J'engage contre moi-même un procès en due forme :
La partie poursuivante devient ton avocat,
C'est une vraie guerre civile entre l'amour la haine
   Au point que le complice du voleur de moi-même
   Qui m'a soustrait à moi ne peut être que moi
.
Jacques Darras, L’Embouchure de la Maye, poème, Le Castor Astral & In’hui, 2018, 285 p., 17€, pp. 79 à 82.
Lire aussi un extrait de A l’écoute, dans les notes sur la création de ce jour.


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