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Retour sur l’exposition Dessiner pour bâtir, le métier d’architecte au XVIIe siècle

Par Jean-Michel Mathonière

Retour sur l’exposition Dessiner pour bâtir, le métier d’architecte au XVIIe siècle

J’ai toujours apprécié de parcourir les commentaires laissés dans les livres d’or par les visiteurs des expositions. Certains sont naïfs et touchants, d’autres critiques mais instructifs. Toutefois, exactement comme on l’observe en permanence aujourd’hui sur Facebook, beaucoup ne sont jamais que l’expression du besoin irrépressible de parler de soi plutôt que de l’objet commenté. On peut même atteindre au grotesque lorsque le commentaire se veut donneur de leçon à ceux qui s’exposent et ne démontre finalement qu’une chose : c’est qu’en plus le fâcheux n’a même pas pris la peine de sérieusement visiter l’exposition, ni cherché à comprendre, un tant soit peu, les fondements, limites et objectifs de son architecture.

Ainsi d’un commentaire glané sur le livre d’or de la remarquable exposition que les Archives nationales ont consacré, du 13 décembre 2017 au 12 mars 2018, au métier d’architecte au XVIIe siècle sous le titre Dessiner pour bâtir :

« Rien sur la stéréotomie, ni les compagnons tailleurs de pierre… Dommage. »

C’est une critique tellement lapidaire que l’auteur n’a pas pris la peine de signer autrement que d’une marque d’apparence compagnonnique. On imagine qu’il est tellement connu dans le milieu des compagnons tailleurs de pierre qu’il n’était en effet nul besoin de davantage décliner son identité. Tant pis pour les profanes qui liront son jugement : leur quête du savoir se brisera tout net à simplement le croire ou à l’ignorer.

Mais laissons charitablement cet illustre grand initié dans son anonymat car là n’est pas l’important : ses affirmations péremptoires sont fausses à plusieurs titres.

D’une part, d’un point de vue purement factuel, l’exposition présentait en réalité quelques documents relatifs à la coupe des pierres, pour reprendre les termes employés au XVIIe siècle, ou stéréotomie, pour la terminologie savante. Faute de pouvoir encore la visiter (sauf virtuellement en suivant ce lien), il n’est que de parcourir son riche catalogue pour s’en convaincre.

D’autre part, d’un point de vue conceptuel, cette exposition était consacrée, conformément à son titre et à la présentation qui en était faire, au métier d’architecte et au dessin d’architecture au XVIIe siècle. Si la stéréotomie en fait indéniablement partie, elle n’en est que l’un des aspects techniques et, bien évidemment, comme dans toute exposition scientifique digne de ce nom, actuellement, il était nécessaire que tous les aspects du sujet soient à peu près équitablement présentés (on pourra apprécier le fait en parcourant son livret de présentation). En l’occurrence, l’évolution du métier d’architecte durant cette période imposait de mettre en évidence la part de plus en plus forte de la dimension artistique dans le projet architectural, via le dessin d’architecture, les aspects techniques étant relégués à divers intervenants plus ou moins « secondaires ». On peut le regretter à divers points de vue, mais le propos était de lister et d’étudier les pratiques des architectes de l’époque, et non d’élaborer un discours sur une pratique architecturale idéale, façon utopie sociale quarante-huitarde, où tous les intervenants se situeraient dans une parfaite égalité et harmonie.

Toujours sur ce plan, il convient aussi de ne pas perdre de vue une évidence : une exposition organisée par les Archives nationales a pour support privilégié, en premier lieu, les fonds conservés par celles-ci, enrichis, en second lieu, d’emprunts à d’autres collections afin de compléter et contextualiser au mieux les éléments archivistiques choisis. Il ne s’agit pas d’être absolument exhaustif, mais de présenter dans un espace réduit la quintessence des savoirs actuels à ce propos, selon les contours tracés par les commissaires d’exposition, Alexandre Cojannot et Alexandre Gady.


De ce fait, il n’y avait rien dans cette exposition qui soit explicitement consacré aux compagnons tailleurs de pierre et je suis le premier à le regretter… Rien d’explicite parce que tout simplement ni les Archives nationales, ni les Archives départementales de la Vendée, par exemple, ne possèdent dans leurs fonds le Rôle des compagnons Étrangers tailleurs de pierre de la ville et des faubourgs de Lyon en date de l’Ascension 1664, portant le nom de plusieurs tailleurs de pierre devenus célèbres en tant qu’architectes, ou encore le rituel de réception des compagnons Passants tailleurs de pierre du 8 novembre 1655, intégralement fondé sur le symbolisme cosmologique du trait pour la coupe des pierres ! (Il est peut-être utile de préciser que ce sont là des exemples fictifs.) Difficile donc de parler des compagnons tailleurs de pierre si aucun document ne les évoque précisément, même si l’on peut en effet regretter l’absence dans le catalogue de quelques lignes sur cette problématique (du moins n’en ai-je pas vues), ne serait-ce que pour témoigner du fait que, malheureusement, les archives sont rares et, surtout, que l’auteur de ces lignes n’a pas encore soutenu sa thèse sur la transmission des savoirs chez les compagnons tailleurs de pierre à la fin de l’Ancien Régime. Quel fainéant ce Mathonière ! ;)

Mais l’absence de document parfaitement explicite quant au rôle important qu’ont joué les compagnons dans la transmission des savoirs aux architectes au cours du XVIIe siècle n’exclut aucunement la présence dans les archives (et dans cette exposition) de documents élaborés par tel ou tel d’entre eux ! Si la formation en tant que tailleur de pierre ou charpentier de nombre d’architectes jusque très tard sous l’Ancien Régime reste, faute d’éléments documentaires suffisants, le plus souvent hypothétique quant à leur appartenance aux compagnonnages, il est au moins un cas certain, celui de Pierre Cailleteau (1655-1724), dit « Lassurance ». C’est là un des surnoms compagnonniques typiques des tailleurs de pierre, comme nous l’avons montré avec Laurent Bastard dans Travail et Honneur, et cela n’a rien d’étonnant puisque, justement, il débuta comme appareilleur. Remarqué par Jules Hardouin-Mansart, il entra en 1684 comme dessinateur dans l'administration des Bâtiments du Roi. Selon Saint-Simon, dont il convient probablement de relativiser quelque peu les propos, Hardouin-Mansart « était ignorant dans son métier, et de Cotte, son beau-frère, l’était guère moins. Ils tiraient tout d’un dessinateur qu’ils tenaient clos et à l’écart chez eux, qui s’appelait Lassurance, sans lequel ils ne pouvaient rien. »  De fait, parmi les dessins exposés de Jules Hardouin-Mansart, plusieurs sont également de la main de collaborateurs anonymes parmi lesquels il est probable que figure Lassurance. Notre grand initié anonyme aura ainsi peut-être admiré sans le savoir la maîtrise du dessin de l’un de ses coteries ! On soulignera au passage que nombre de compagnons tailleurs de pierre d'antan faisaient carrière comme dessinateurs.

Retour sur l’exposition Dessiner pour bâtir, le métier d’architecte au XVIIe siècle
Nécessaire de dessin en argent - © Archives nationales

Plus généralement, je préfère pour ma part retenir de la visite de cette exposition et, surtout, de la lecture assidue de son passionnant catalogue, que nos connaissances sur les bâtisseurs d’antan progressent et qu’il serait en effet grand temps d’examiner d’encore plus près la question des apports des artisans à la théorisation des savoirs, que ces derniers aient été ou non membres d’une société compagnonnique. L’exposition est close, c’est dommage… Mais lisez donc le livre ! Il parle d'or, lui…

Retour sur l’exposition Dessiner pour bâtir, le métier d’architecte au XVIIe siècle

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L'homme pense parce qu'il a une main. Anaxagore (500-428 av. J.-C.)


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