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(Entretien) avec Frédérique Guétat-Liviani, par Liliane Giraudon

Par Florence Trocmé

UN POÈME PEUT-IL ÊTRE LE CORPS D’UNE VACHE DÉPECÉE ?

Frédérique Guétat-Liviani vient de publier deux livres ; Go aux éditions Julien Nègre (avec d’étranges illustrations de Yoshiko Tesaki) et but it’s a long way aux éditions Nightboat à New-York, édition bilingue de Mais ça fait loin traduit par Nathanael. Ces deux livres, fonctionnant comme deux petits brasiers simultanément allumés, font déjà office pour certains lecteurs de réponse radicale aux attaques concernant la date de péremption du poème.
« Go » qui est un mot sanskrit désignant à la fois la vache, la Terre et la parole ne se limite pas au mouvement. Derrière l’étable se tient le fantôme d’une femme prélevé dans la fiction des mamelles de Tirésias et c’est cette parole partagée qui d’une page à l’autre circule sur le principe d’un « petit reportage ». Dans cet entretien aux questions effacées la poète précise : « Ecrire est une façon de me défaire du langage de l’oppresseur, une façon de tendre l’oreille pour récolter les fragments de voix que l’on ne perçoit pas, parce qu’elles sont recouvertes par des discours construits qui s’érigent comme des murs. Derrière les murs il y a des gens et des bêtes voués au silence. »
Dans le redoutable climat politique que nous traversons ces deux livres sonnent comme de véritables petits tocsins...

Frédérique Guétat Liviani  go
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Le sanskrit est une vieille langue. Les indiens ne la parlent plus, aujourd’hui son usage n’est que mythologique, philosophique ou religieux. De nombreux mots sanskrits sont formés à partir de la syllabe go qui signifie à la fois la vache, la Terre et la parole. Ici, je l’ai utilisée comme une ligature pour la greffer sur un go anglais et impératif. Cependant ce go anglais est un déplacement qui ne précise pas plus le point de départ que celui de l’arrivée. Le mouvement qu’il préconise se joue entre la langue fantôme et la langue matérielle.
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go est un poème qui prend ici la forme d’un livre mais qui dans un premier temps a pris corps sous forme d’installation. Les 29 fragments du poème sont 29 dessins de format 21x29,7 réalisés sur des feuilles couleur coquille d’œuf récupérées il y a longtemps, dans les fonds de tiroirs de mon imprimeur. J’y ai dessiné au stylo à pointe fine des taches brunes plus ou moins grandes qui forment des archipels. Les taches sont délimitées par le poème manuscrit qui se fond au dessin. Puis j’ai rempli les taches jour après jour avec des petits traits de la taille d’un poil. Chaque dessin a sa propre existence comme un morceau d’atlas peut être consulté. Mais c’est par la fédération des 29 qu’apparaît la peau de la vache dans sa majesté. Chaque trait devient poil, chaque mot un pore de sa peau.
Yoshiko Tesaki, l’artiste dont les dessins accompagnent l’ouvrage, a pris soin de faire traduire go dans sa langue maternelle, le japonais, pour produire une série de dessins figuratifs où des corps vivants, doux et duveteux cohabitent avec des squelettes d’une inquiétante opacité. Le livre ayant pris forme, l’installation s’efface. Ici s’opère la première mue de go.
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Comme l’installation qui l’a précédé, ce livre est constitué de fragments. Leur montage nous dévoile le corps de la vache dépecée. Je le conçois comme un reportage, un poème-reportage. J’aime ce mot que Pierre Garnier avait utilisé pour nommer son livre Marseille, un reportage. Rien à voir avec le grand reportage prestigieux, sensationnel, qui relate la splendeur des terres lointaines aux abonnés entravés. go c’est du petit reportage, qui rend compte du fait divers de l’abattage. Les êtres qui y figurent, bêtes et gens existent ou ont existé réellement. Certaines figures qui traversent le poème sont des proches, d’autres me sont inconnues. C’est moi qui regarde passer les vaches et elles ne s’appellent pas Marguerite. Je recueille ce qui fait corps avec elles, leur lait, leurs poils, leurs bouses, mais aussi toutes les mouches et les humains qui tournent autour et partagent leur condition. Le seul personnage fictif qui habite le livre c’est Tirésias, nourrice mercenaire, point d’ancrage du poème. Le fantôme qui rôde derrière l’étable, c’est celui de Thérèse qui au début des mamelles de Tirésias de Guillaume Apollinaire se débarrasse de ses seins sur la place du marché de Zanzibar en déclarant « Après tout je veux aussi aller me battre contre les ennemis » Écrire est une façon pour moi de me défaire du langage de l’oppresseur, une façon de tendre l’oreille pour récolter les fragments de voix que l’on ne perçoit pas, parce qu’elles sont recouvertes par des discours construits qui s’érigent comme des murs. Derrière les murs, il y a des gens et des bêtes voués au silence. Des gens et des bêtes qui ne sont rien et dont on ne saura jamais rien puisqu’ils disparaitront sans avoir laissé la moindre trace. Parce que les bêtes et les gens qui résident derrière les murs sont objets de profit. Les bovidés sont d’impeccables victimes de ce système, du fait de leur extrême rentabilité. Leur corps est comestible, leur lait se substitue à celui des femmes, leur peau sert à la maroquinerie, leurs cornes calcinées et leurs excréments fertilisent la terre. Mais on n’aurait pas pu faire mourir les nouveau-nés sous les yeux de leurs mères, puis les mères à leur tour dans d’insoutenables souffrances, sans préalablement les avoir fait passer pour des êtres vils, sans affects, sans désirs et sans goût pour la vie. Pourtant on sait maintenant, que les vaches, elles aussi ont un langage. Lors de la naissance du veau, sa mère, par un son particulier le nomme. Ainsi prénommé, il sera reconnu par le troupeau. Adam n’est donc plus le seul être capable de nommer les créatures qui l’entourent. Le monde peut se nommer lui-même. Et autrement. C’est ce monde-là que nous fait si bien percevoir J.C Bailly dans Le parti pris des animaux, un monde dont le silence trop vaste ne peut s’endiguer dans la parole humaine. Pour tenter de l’entendre le monde, les alliances et les solidarités transpécistes sont nécessaires. Opposer une souffrance à une autre, tenir la souffrance animale pour dérisoire parce qu’elle assurerait la survie de la population humaine la plus démunie, est un argument fallacieux. Je suis particulièrement sensible à l’approche intersectionnelle de la lutte contre les rapports de domination du collectif Palestinian Animal League, qui
dénonce l’utilisation d’une oppression pour en justifier une autre.
Frédérique Guétat Liviani  but it's a long way
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But it’s a long way, traduit par Nathanaël, publié chez Night Boat à New-York est sorti au même moment que go chez Julien Nègre en France. Ce texte écrit à l’issue de rencontres avec les habitants de trois cités H.L.M d’Avignon est paru d’abord sous le titre mais ça fait loin dans l’ouvrage collectif la Porte rouge avec des textes de Liliane Giraudon et Sarah Kéryna, toutes deux ayant également participé à ces rencontres. Ces livres sont des poèmes-reportages et tous deux questionnent le mur, la frontière. Celle qui sépare l’animal de l’homme et l’homme de l’homme. Celle qui toujours a ségrégé le monde.
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L’écriture de mais ça fait loin rentre dans les murs, les retourne, afin qu’ils deviennent le support de ce qu’ils avaient pour mission d’empêcher. Derrière ceux-là, il y a la multitude des vies. Par les trouées de l’écriture, on discerne la superposition des voix qui en émanent. Dans l’emmêlement, elles s’élèvent mais pas une ne couvre les autres. Elles s’emboîtent, se contredisent, se questionnent. Les murs contre lesquels elles se sont heurtées, les fils sur lesquels certaines se sont déchirées, ont laissé des trous, des estafilades. Le feuilletage des voix a laissé migrer les mots, d’un récit à l’autre. Ils s’échappent dans l’interligne, on les retrouve plus loin, articulés et transformés, dans d’autres bouches. Les voix de mais ça fait loin incorporent le silence. L’émoi ne se prononce pas. Parfois les blancs s’inscrivent en signe de deuil, parfois en signe d’inouï. Ils ne sont pas des ornements. La répétition de la fuite plonge dans la sidération. L’espace du texte en est l’archive. Dans le mouvement incessant entre l’ici et l’ailleurs, la parole échangée se fait l’auxiliaire du déplacement. L’écrire est une façon de redonner corps à ceux dont la vie est spoliée. Bien avant leur venue au monde.
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Au centre de go se joue une métamorphose, le poème change de peau, la vieille langue se réengendre dans une autre que l’on dit nouvelle mais qui ne l’est pas plus que l’ancienne qui vit en elle. Il n’y a pas de murs infranchissables entre les langues pas plus qu’entre les sexes ou les formes de vie qui peuplent notre monde. La peau des bêtes est poreuse, sous la leur, il y a la nôtre qui pousse, et sous la nôtre, la leur encore. Les êtres de tous sexes ont connu l’oppression au travers des temps, mais un fait culturel solidarise femmes et bêtes, c’est la simultanéité du passage historique dans le monde de l’élevage et du patriarcat. La richesse tient à la multitude des bêtes et des femmes détenues, mais pour garder la main mise, on invente des récits dans lesquels les dominés ne seront jamais que des figurants innommés. J’écris pour devenir à mon tour une nourrice mercenaire. Le lait coagulé pourrait bien devenir ma forme d’écriture.
Entretien de Frédérique Guétat-Liviani avec Liliane Giraudon

Frédérique Guétat-Liviani, GO, éditions Julien Nègre, 2018, 40 p., 20€
Frédérique Guétat-Liviani, But it’s a long way, édition bilingue, Nightboat Books New-York, 2018, 80 p., 14,50€.


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