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(Note de lecture), Claude Minière, "Encore cent ans pour Melville", par Guillaume Basquin

Par Florence Trocmé

Claude Minière  encore cent ans pour MelvilleOn le sait, c’est le bicentenaire de la naissance de Melville ; les opérations d’hommage se multiplient, plus ou moins officielles, académiques, romancées. Il y a la méthode « éléphant blanc », hollywoodienne, tape-à-l’œil, faite pour impressionner son lecteur, à la Yannick Haenel (on romance Moby Dick, refusant la forme de l’essai, moins vendeuse — plus légère pourtant, parfois : ici même !) ; et il y a la méthode « termite » (voir Manny Farber à ce sujet, L’art termite et l’art éléphant blanc, 1962*), celle qui fore longuement et profondément son sujet, à coup de sondes rapides (Claude Minière multiplie les chapitres courts, comme Melville dans Mardi et Moby Dick ; il fait son court essai à Son image) : « On doit y revenir sans cesse, par de multiples touches, sous des angles variés, des “éclairages”. » Pendant que les autres commémorent Melville, Minière, lui, prépare son avenir : son à-venir, écrit-il — soit son tricentenaire, quand on aura commencé à lire les autres livres de Melville (ses débuts, avec Typee (livre « qu’on […] donnera peut-être » à lire aux enfants « avec leur pain d’épices »), et sa fin, soit ses poèmes publiés dans l’indifférence générale et à titre privé, et tous les grands romans au milieu : Mardi, Pierre ou les ambiguïtés) ; et qu’on aura appris à se rendre compte que sa langue si sonore perd beaucoup en traduction : dans cent ans, on aura tous appris les langues étrangères ; et on saura gré à Minière d’avoir commencé à défricher ce long chemin qui mène vers l’intelligence de la langue de Melville ; à savoir qu’en montrant toutes les citations qu’il a choisies avec soin en bilingue, on peut goûter ceci : “We threaded our way straight along the very Line itself. Westward sailing; peering right, and peering left, but seeing naught”, plutôt que cela : « Nous filions droit vers l’ouest, le long précisément de la Ligne, scrutant de gauche et de droite, mais ne voyant que le rien » (in Mardi). Mais quel est « l’idiot » qui a changé la ponctuation de cette phrase, et sa forme répétitive ? Nombre des plus belles combinaisons de sons, de voix, ont été complètement perdues pour l’oreille du lecteur en raison**… de la traduction. Longtemps j’ai cru que la fameuse et très souvent citée phrase de Melville était « j’aime tous les hommes qui plongent », quand en vérité elle est « j’aime tous les hommes qui plongent profond. N’importe quel poisson peut nager proche de la surface, mais il faut un poids lourd pour descendre dans les grandes profondeurs ». Louons Minière qui a souligné ce profond. La preuve que l’art de Melville est termite plutôt qu’éléphant blanc ? La voici : « Écrivant, Herman Melville passe la Ligne, il multiplie les analogies, sautant d’un événement historique à un autre éloigné, rapportant un acte à la Bible, plongeant dans les profondeurs de l’âme humaine […]. Son récit progresse lentement, il passe et repasse la Ligne. Il semble que la narration soit une épreuve, non commandée par un “scénario” mais vécue comme une expérience de la langue avec la pensée. » Et voilà.
Guillaume Basquin

Claude Minière, Encore cent ans pour Melville, Gallimard, coll. « L’Infini », 112 p, 11,5€
*Publiée en français dans la revue Trafic n°10, printemps 1994.
**In préface de Typee.


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