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(Note de lecture), Pierre-Yves Soucy, "Reprises de paroles", par Jean-Charles Vegliante

Par Florence Trocmé

Pierre-Yves Soucy et les « Reprises de paroles »

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Le personnage d’Antigone est pour la plupart d’entre nous une source d’émotion et d’inspiration toujours vivante, tel est le socle vibrant dont est parti le dernier recueil poétique de Pierre-Yves Soucy, dont on connaît l’engagement multiple en faveur de la poésie, surtout, mais pas seulement, entre Québec, Belgique et France. Son ambition, immense, est d’abord (je veux dire : avant même d’entrer dans le tissu poétique du livre) de retrouver le « tranchant réitéré » de la jeune rebelle contre « un monde peut-être plus insensé que jamais » (c’est son Avant-dire), et ce, en dépit, voire contre « l’ordre de capos de misère » qui nous enserre (ii). Le poème, pris dans l’immense circulation des échos textuels que l’on nommera architexte, se distingue ou mieux se ressaisit parmi les blancs de mémoire « sur cette poussière et ses mots » (vi) en un dialogue intemporel, donc actuel oh combien, où « l’anti-voix rétablit la voix », se redonne fièrement la parole, comme dans le théâtre à sa naissance (grecque), à la fois proche du pur lyrisme et tenu par le souci exigeant du populaire, de sa collectivité pensante, de la circulation indispensable entre dedans et dehors, sans hiérarchie véritable. Hormis celle du respect pour le vivant, et pour une « terre saturée de morts » que n’aurait pas répudiée Valéry (xxxiii).
Aussi est-il bon de suivre le fil qui reprend, dans tous les sens du terme, un tissu dont sont faites nos propres dépouilles. Là, une énergie se récupère. La force alogique de la poésie y règne intacte, nécessairement ambivalente, complexe « dès que l’énigme / persiste à demeurer muette » (ix) en face d’un pouvoir qui se joue bien de la raison, lorsque seule « la révolte répond à la menace » (xxvii). Que reste-t-il à nos combats sans armes ? Reste une confiance en sursis, hésitant devant la fascination du « vertige vertical de la beauté » (xxxi), craignant parfois que « s’efface la durée de chaque mot » (xlii), que finalement – comme chez Philippe Denis me semble-t-il en cela seulement – les « voix s’effondrent dans les chairs » (xliii)… Mais peut-être est-ce là aussi la promesse d’une sorte de réconciliation, au moins provisoire, entre les mots et nos vies, nos choses : car le flux du rythme, la circulation de la parole éclaire aussi d’autres lectures, irrigue d’autres pages, d’autres plages du grand unique « texte » multiple et changeant où nous sommes vivants, en provisoires porteurs de cette flamme de la petite, invincible Antigone. Poètes malgré tout, devant la dérision des pouvoirs ligués à l’abrasion du monde et des gestes absurdement gratuits : inutiles parce qu’aux conséquences non mesurables. Tels des échos, des reprises que l’on s’échange, d’une barque à une autre barque « dessus rivière ou sur étang », et sur la mer violette des anciens Grecs évidemment :
le corps mendiait sa solitude
celle qui avorte sur des chemins
   pris de court
sans le souffle   la voix peut-être
coupant la bouche     ouverte
tu vises l’impossible

non     l’infini possible est ici
   (vii),
aujourd’hui plus que jamais, évidemment.
Jean-Charles Vegliante

Pierre-Yves Soucy, Reprises de paroles, Bruxelles, La Lettre volée, 2018.


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