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(Notes sur la création) Pierre Chappuis, "battre le briquet"

Par Florence Trocmé

Pierre Chappuis  battre-le-briquet« Écrire : ni promenade plus ou moins laissée au hasard, ni course effrénée (Stendhal, « les idées me galopent »), ni parcours labyrinthique (pourtant !), pas plus que fixé, programmé, arrêté d’avance. Attentes, lenteur et concentration dans la recherche d’une prise sûre, nécessité d’assurer à tout instant tiendraient plutôt (vue de l’esprit, de ma part) de ce qu’on appelait naguère la varappe. Le but à atteindre est hors de vue, l’attention est toute au cheminement. Corps à corps inégal, à nu, avec une matière, les mots, qui résiste.
De rien alors, bien au contraire, ne sert la maîtrise de la langue, tout juste bonne à faire prendre des vessies pour des lanternes à mesure que s’accumuleraient vainement des tournures dont sans effort je sais d’avance par quel biais les amorcer. Masqué pour le coup, le vide dont l’affrontement ne saurait être évité.
Avant tout, place nette. Telle la page blanche, gage d’ouverture, non hantise. A l’égal de je ne sais plus quel mathématicien dont l’épouse disait qu’entrant dans son bureau, elle ne pouvait dire s’il était endormi ou plongé dans une recherche ardue, nombreux sommes-nous à tâtonner dans une zone mal définie à mi-chemin entre sommeil et veille, distraits mais – tension et délassement, je peine à trouver le point de jonction -, à l’affût. Délivrance viendra, ou non, à l’improviste : « Quelque chose vient de tirer /…/ Vous vous teniez complètement oublieux de vous-même, sans aucune intention dans la tension maxima, alors, comme un fruit mûr, le coup s’est détaché de vous. » (E. Herrigel).
Affleure je ne sais quoi venu des profondeurs (et non tombé du ciel), noté dans un calepin en cours de route, comme si s’était établi avec l’extérieur, avec la réalité extérieure, un contact : quelques mots, deux, trois, eux-mêmes plongés dans la zone floue où luttent et se conjuguent en tout temps obscurité et besoin d’y voir clair. À leur tour ils attirent à eux, appellent par bribes le poème à venir, m’entraînent – la langue elle-même, dans son exigence – à redoubler de vigilance. Utile alors, pour la souplesse requise, la maîtrise acquise au fil des ans, ouvrant à une sorte de calme. Au vrai, si la marche devient plus aisée, d’avoir constamment lâché la proie pour l’ombre, le doute demeure, qu’ait pu passer dans les mots, effectivement, un souffle de vie.
(D’autres, espérons-le, plus heureux que moi, plus prompts, moins empêchés… Encore que…) »
Pierre Chappuis, battre le briquet précédé de ligatures – p.157, Éditions José Corti – Col. En lisant en écrivant, 2018, 174 p., 18€
Choix d’Antoine Emaz
dont on peut lire une note de lecture de ce livre de Pierre Chappuis.  


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