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Ntumba Wa Mulu : La vie des hommes

Par Gangoueus @lareus
RD Gangoueus
La littérature congolaise ne cesse de s’enrichir avec de nouvelles voix fortes et singulières. La République démocratique du Congo est cette gâchette symbolique au coeur du continent qu’il est vital d’observer. La plupart des romans récents que j’ai lus souligne le fait que ce pays, en raison de ses ressources minières diverses et indispensables à ce village global auquel nous appartenons tous, est au coeur du système. Si bien qu’en lisant Bofane ou Mwanza Mujila, nous sommes dans un Congo connecté à l’ailleurs.
NTumba wa Mulu propose de regarder ce pays gigantesque à partir d’un lieu qui est très peu exploité en littérature francophone. La prison. Celle de Makala en particulier. J’ai passé une grande partie de mon adolescence au Congo Brazzaville. Et deux mots résumaient en lingala, la langue du fleuve, l’univers carcéral dans la compréhension que j’avais des choses : boloko et makala. La première chose que je découvre en abordant ce roman que Makala est un lieu. Un mont. Une place complexe. Dès l’entrée en matière, le lecteur comprend qu’il pénètre un état dans l’état. Les premières scènes du roman avec le directeur de prison dressent un contexte impitoyable avec un traitement à la carte, en fonction du profil du prisonnier.
« Tu ne garderas pas ta petite plus d’une heure si tu n’as pas mon soutien. Tu ne parles pas la langue, tu n’as aucune relation, tu ne sais même pas ce que veut dire makala. Commençons par là : makala veut dire braise; je ne parle pas de ces choses que nos mamans utilisent pour faire la cuisine mais celles qui rendent l’enfer insupportable » .
P.9 - Ntumba Wa Mulu - La vie des hommes - éd. Nzoi 
On comprend que le prisonnier narrateur a un profil atypique. Il a vécu en Europe. On le traite en euro.  Il va devoir payer un loyer pour jouir d’une protection particulière dans Makala. Et il me semble que c’est depuis ce cadre aménagé qu’il observe avec beaucoup de finesse quelques acteurs et pensionnaires de cette prison, ou du moins des personnes qui ont été assez proches de lui pour faire l’objet de son attention. Ce qui rend supportable cette narration. 
« Pour ne pas se retrouver dans les bâtiments de la mort, ceux où vivent entassés les uns sur les autres toutes sortes de détenus aux maladies infectieuses, certains pensionnés n’hésitent pas à envoyer au bureau, leur propre femme et parfois même, lorsque celle-ci ne satisfait pas aux goûts du chef, leur propre fille » 
p.11 - Ntumba Wa Mulu - La vie des hommes - éd. Nzoi 
En grattant le profil de ces prisonniers, on réalise que souvent, ce sont des prisonniers politiques même si certains profils psychotiques composent le décor. Et les peines sont longues. Par exemple, un complice supposé de l’assassinat de Laurent Désiré Kabila croupit dans les murs de ces geôles.

Quatorze ans.

Ce chiffre revient constamment. Il est important. La publication du roman datant de 2016 par les éditions Nzoï, le lecteur peut par un calcul simple renvoyé la plupart du début de détention de ces prisonniers VIP aux années 2001-2002. La fameuse année où Laurent Désiré Kabila fut assassiné. D’ailleurs, Jojo la quéquette (le bien nommé) ou Jonathan Kabasélé fait partie de ces fameux gardes corps rapprochés de feu Kabila, incarcéré depuis cet assassinat. Ntumba Wa Mulu prend le temps de décrire ce personnage qui clame son innocence, sous l’angle de l’homme qui essaie de survivre dans ce contexte impitoyable. Le sexe est un moyen d’évasion. D’où son surnom. Le narrateur est proche de ce personnage avec lequel il discute tous les soirs. Sa femme a pu quitter la RDC avec leur fille. Après avoir vu son mari être molesté par les militaires venus l’arrêter. Après avoir elle-même passé plusieurs jours en taule. Elle est loin du pays en Europe. Dans les discussions que le narrateur poursuit avec Jonathan, c’est la souffrance du père et du mari qui s'exprime.

Ntumba Wa Mulu : La vie des hommes

Source Reuters

Même dans ce système de détention protégée, il faut survivre. Dans ces stratégies, les femmes tiennent un rôle essentiel. Certaines se prostituent comme nous l’avons plus haut pour éviter le pire à leur homme dans ce lieu impitoyable. D’autres constituent la mémoire de la liberté perdue. Ils attendent de pouvoir les retrouver, fidèles au poste.
« Je ne dis pas qu'Eugénie n’a jamais eu l’idée de me tromper, mais elle ne peut pas faire ça car elle sait que ça me tuerait » . 
p.17 - Ntumba Wa Mulu - La vie des hommes - éd. Nzoi
Quand les femmes ont disparu du sillon, la spiritualité prend le relais. Comme le cas du Pasteur Mziri. 
Le texte est relativement court. 94 pages en format réduit. Ntumba Wa Mulu prouve qu’on n’a pas besoin d’écrire des livres épais pour toucher à la substance d’un pays. Son roman parle d’une bascule, de la succession à Laurent Désiré Kabila. Il évoque ceux qui croupissent encore dans les geôles de Makala du fait de cette révolution de palais alors qu’ils sont peut être innocents. Bon c’est un roman, donc je ne sais pas démêlé le vrai du faux. Il traite aussi de quelques cas psychotiques.
Ntumba Wa Mulu, La vie des hommesEditions Nzoi, 94 pages, première parution en 2016

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