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(Note de lecture), Eric Houser, "un début un milieu une fin", par Pierre Parlant

Par Florence Trocmé

Continuum discret

Eric Houser  un début  un milieu  une fin
Conformément à l'énoncé aristotélicien selon lequel « forme un tout ce qui a un début, un milieu, une fin », l'ouvrage poétique doit satisfaire à une double exigence : la clôture, d'une part, l'enchaînement logique, de l'autre. Poète désigne ainsi quiconque se montre capable d'avoir affaire, sous le rapport d'une langue, à la nécessité de commencer puis de poursuivre avant d'envelopper le tout d'un discours au terme d'un procès qui se veut aussi cohérent que consistant.
Si le caractère de la nécessité s'avère crucial, c'est que le poème lui doit rien moins que sa détermination. Tout début, quel qu'il soit, est en effet ce qui succède au vide de toute nécessité — coup de dé, pari de l'amorce, folie de l'incipit —, tandis que fin n'est pas autre chose que ce qui rend cette dernière superflue, ou plutôt l'abolit. Revient au poète, promu de fait au rang de compositeur, de construire entre ces deux limites une nécessité d'un autre ordre, proprement inhérente à la conduite du discours en déployant un temps tel que les choses dites puissent s'ensuivre.
De ce point de vue, la formule ordinaire un début un milieu une fin pourrait valoir comme le sous-titre idéal de tous les titres possibles, appliqués à toutes les créations littéraires possibles. Elle renverrait par la même occasion, comme l'avait précisé sans détour Claude Simon, au souci essentiel de l'écrivain, décliné en trois temps : « Le premier : commencer une phrase ; le deuxième : la continuer ; le troisième enfin : la finir » (1).

En choisissant en guise de titre à son dernier livre cet énoncé, tout se passe pourtant comme si Éric Houser avait moins voulu surdéterminer, ironiquement peut-être, son écriture que la mettre à l'épreuve. Comme si ce titre affichait un principe générique en même temps qu'une intention ; celle de porter, chemin faisant, un regard critique sur les effets de ses attendus.
Dans pareilles conditions, on s'en doute, ladite mise à l'épreuve ne peut être que paradoxale.
Car début, milieu et fin il y a forcément, en tout cas formellement, à ceci près que dans ce livre-là, de vers en vers, de page en page, ils se retrouvent mis au service d'une relance obstinée de la nécessité, laquelle devient l'enjeu du livre lui-même. Comme si le déroulé chronique n'allait pas forcément de soi, risquait de s'interrompre, sauf à être questionné. Comme si, encore, la question du début allait devoir se reposer au poète à chaque page, à chaque enjambement, qu'il s'agisse d'évoquer une couleur, un moteur emballé, une écorchure ou l'eau d'un lac. D'où la brièveté, l'aspect souvent lapidaire, percussif de l'écriture. D'où la condensation extrême des espaces. Mais il faut savoir, prévient Houser, qu'en matière de début, milieu et fin, il n'existe pas de calculateur de distance.
L'entame du livre, anticipant la nécessité interne évoquée à l'instant, est à cet égard plus qu'éloquente :
ici
c'est-à-dire
entre deux états
supercritique
gazeux
liquide
sans forme proprement
tu
je
me déplace sans m'échapper

D'entrée de jeu, nous voici donc placés entre deux états, si ce n'est entre deux êtres — ce livre est porté par l'amour —, pour ne pas dire au beau milieu. Nous y sommes parce que c'est là que tout se passe. Là, au plus près du désir, notamment d'écriture, dans cette zone supercritique qui se cherche et s'éprouve en élaborant de quoi se soutenir.
Là, ou plutôt Ici, écrit Éric Houser en un vers liminaire de trois lettres, sans avoir besoin de nous préciser que cet ici-là, n'accédant pas au stade d'un ici-même, ne peut jamais se stabiliser et donc pas davantage cesser d'être reconduit. Si bien que le point non assignable auquel renvoie ce curseur de l'ici en vient à s'accorder, de proche en proche, au prix d'éclats rhétoriques et sensibles, à la force attractive d'un devenir susceptible à tout instant de conforter sa position, de la perturber, voire de l'annihiler.
un fil discontinu
abandonné sur l'île-lézard
tu attends
des collines
      figues
brouillard trouble
de mémoire
qui voudra t'emmener
Continuité discrète, songe-t-on alors, sans craindre l'allusion arithmétique. Procès sensible à proportion d'une tension d'affects car l'amour compte aussi. C'est qu'une telle reconduction de l'ici sait engager dans la foulée mouvement et suspensions, tentatives, décisions, aléas, Houser le sait — il faut être prêt / à traverser les mers. Elle confère du même coup à la contemplation de l'état des choses une physique dictée par le désir d'approcher ce qui vient.
essaie
quelques gestes
celui
d'entourer avec les mains

Déplacement il y a donc, inexorablement, vers l'autre que soi et vers ce qui, hors de soi, n'en finit pas de se présenter. Déplacement tranquille, saccades ou translations, lesquels n'appellent toutefois ni fuite ni déprise. Où l'on observe au fil des pages que la mention d'un ici gagne en puissance analogique avec l'expérience d'un présent vécu mais fugace, aussi insaisissable que prolongé, aussi nécessairement attribué à un sujet qu'indiscernable de lui.
tu traînes
avec toi
un faisceau
relâché
Si bien que du début à la fin, éprouvant un milieu provisoire, un début un milieu une fin — on parle ici du livre — ne peut qu'envisager, comme autant d'éléments précieux, la recension d'indices, situés au-dedans, aperçus au-dehors, tout près, plus loin, au soleil ou dans le reflet d'un bain photographique. Se dresse ainsi un inventaire de schèmes, souvent concis, de bris de souvenirs, d'allusions plurilingues, d'effets grammaticaux, de flashes érotisés, formant chaque fois de quoi se représenter la traînée du faisceau relâché, histoire de la penser a minima.
stratégie de captation
de la lumière
de Cappadoce
      de Norvège
à peau de serpent
repos
entre deux phrases
willing suspension
pour apprendre à nager
il faut croire


Est dit traîner ce qui suit. Ce dont peut-être, à l'image d'une ombre, il est vain d'imaginer pouvoir se débarrasser. De sorte qu'un repos entre deux phrases s'avère parfois indispensable.
On se tromperait pourtant en interprétant ce genre de processus en termes de pesanteur. Cette traînée ressemble en effet bien plus à ce que suggère un ciel de traîne — ciel mental et/ou empirique identique au milieu où quelque chose arrive — qu'à l'acte fastidieux qu'implique la charge d'un fardeau. Précisant qu'il s'agit d'un faisceau relâché, c'est-à-dire aussi détendu et actif qu'infiniment dérobé, Houser en profite pour en dériver un semblant de maxime :
nous partirons
dans l'élan du mouvement
« Départ dans l’affection et le bruit neufs ! » lançait Rimbaud. Lisant Houser, on y pense tout-à-coup. Toujours est-il que rétrospectivement, départ et mouvement obéissant à une seule et même nécessité, se confondent quasiment, le premier étant conditionné par le second, lui-même ne valant rien sans l'acte de partir. Dès lors, si mouvement il y a, si de surcroît le livre en devient le témoin, ce sera au seul motif d'une inertie homogène à celle d'une existence qui persévère dans son être, pour parler comme Spinoza. Ce type d'inertie que les mots et leur agencement assument avec sérieux et précision sur la page, sachant qu'ils prêtent ainsi à l'expérience autant qu'à sa remémoration, souvent déconcertante, de quoi se figurer elles-mêmes dans la surprise d'une saisie :
signe
rouge
   blanc
selon
   la période
Rien d'étonnant alors que, réglée sur la coupe du vers, on réalise que la voix se décale, contestant du même coup l'inertie, a fortiori lorsqu'il convient de faire un petit pont avec / les doigts, selon une gestuelle qui doit autant au timbre vocal et à son déphasage qu'à la fantaisie, presque enfantine, des jeux d'une main inventant un passage furtif pour rallier un point, retrouver une idée, répondre à un amour.
  
◊  
Mais peut-être cela n'est-il pas encore à la hauteur du poème tel qu'il est conçu, composé par Éric Houser. Parce qu'à la fin des fins, il lui faut bel et bien dire l'être — objet perçu, construit et désiré — et le faire advenir tel qu'il se donne en langue :
écrire
entre les prises
cela ne suffit pas
un début
observé en fausse couleur
pour regrouper
      des portraits
la tête légèrement
de côté
la chevelure
très vivante
la bouche
   un peu entrouverte
:
  

  
En sorte qu'une inquiétude surgit, on n'y coupe pas : l'intention liminaire de se conformer à la règle commandant l'avènement d'un début, d'un milieu, d'une fin était-elle la meilleure pour conduire cette affaire ? En lui faisant confiance, ne nous a-t-elle pas toujours déjà tendu un piège ? D'ailleurs, n'est-ce pas pourquoi cela ne suffit pas ?
Possible. Mais de quel piège s'agit-il ?
En réalité, le livre d'Houser, sans formuler la question, en déjouant simplement la consigne à laquelle il a paru souscrire, y a d'emblée répondu. Car ce piège n'est autre que le fait de miser sur une totalité. Dit autrement, de parier sur la jouissance du fini.
Lucide sur ce point, un début un milieu une fin montre sans fausse honte que pour éviter le piège en question, il n'y a pas d'autre voie que celle de travailler, d'intranquilliser, d'animer le poème en le soumettant précisément à la contrainte du non-fini.
Mais là encore, comment faire ?  
En recourant, semble nous dire Houser, à un geste d'autant plus minimal qu'il demeure inaudible. En optant par exemple pour l'usage réitéré d'un signe de ponctuation.
Un signe discret, non péremptoire, qui acquiert cependant une puissance redoublée, si j'ose dire — il s'agit du deux-points —, puisqu'à chaque occurrence, il s'affiche en silence pour n'être suivi par rien. Ni explication ni explicitation. Seuls le vide, le suspens. Ou l'annonce gracieuse d'une attente.
L'effet est décisif au possible lorsque ce même petit signe vient clore avec ses deux points d'encre le livre, nous laissant en présence du poème impeccable, unifié, mais sans fin. Un poème endurant, qui aura connu plus d'un début, conquis plus d'un milieu afin, au bout du compte, de s'affecter lui-même, in fine, en tant qu'objet nécessairement interminable. Comme l'est l'aventure du désir.
Pierre Parlant  

Eric Houser, un début un milieu une fin, Eric Pesty éditeur, 2018, 9€.
1. Claude Simon, Quatre conférences, Minuit, 2012, p.123.


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