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(Note de lecture), Laurent Albarracin, "RES RERVM", par Jean-Pascal Dubost

Par Florence Trocmé

Laurent Albarracin  res rerumLe poète ne vient pas d’ex nihilo, et avec cet opus de faux alchimiste, Laurent Albarracin inscrit le titre dans la pierre ancienne, dans le temps et en droite lignée de la poésie didactique du De Natura Rerum de Lucrèce, mais ironiquement, et invite à une lecture d’un contr’ars poetica des plus spirituels. « Car c’est un système qui comprend et le ciel et les dieux que je prétends t’exposer ; ce sont les principes des choses que je vais te découvrir ; je te dirai de quoi la nature les crée, les entretient, les nourrit ; à quoi, après leur dissolution, la nature les ramène ; et je désignerai ces éléments par les noms de matière, de corps générateurs, de semences des choses, les appelant aussi corps premiers, parce qu’en eux tout a son origine », écrivait le poète latin : RES RERVM est un contr’ars poetica parce qu’en contraste avec la fureur divine exposée dans la plupart des traités de poétique antiques. Prétextant dans son « Avertissement au lecteur » la découverte d’un livre ancien chez un bouquiniste, sans mention d’auteur si ce n’est celle d’un Collège de Réisophie, et que le texte qu’il publie sous son nom n’en serait que la reproduction, Laurent Albarracin établit avec le lecteur ce qu’on appelle un « contrat d’autopastiche » ; par quoi il pourra libérer toute l’ironie qui fera la force de ce livre. Ironie à l’égard du poète didactique, Lucrèce, en ce que ni les dieux ni le ciel n’y sont, dans ce traité albarracien, pour quoi que ce soit dans la nature des choses, qui sont des univers clos sur eux-mêmes (ce qu’il appelle des « mésocosmes »), se générant eux-mêmes.
« Mais tous les phénomènes qui concourent
À la chose dans une chose,
Toutes les actions sur elle-même
En quoi celle-ci consiste
Émanent d’une source unique
Emprisonnée sous la forme d’une goutte isolée
Contenue dans chacune des choses
 »
Où l’ironie est magnifiquement réussie avec le modèle latin, tient de ce qu’on tient là un livre de poésie matérialiste, et de poésie sceptique, où la chose ne doit qu’à elle-même d’être chose, pas à l’intervention des dieux ou d’un abstracteur furieux.
La chose, au contraire de Francis Ponge, matérialiste aussi pourtant, de qui il faut cependant se garder de rapprocher Laurent Albarracin, la chose n’est pas disséquée de l’extérieur, mais pénétrée grammaticalement en son cœur comme Gertrud Stein (dont le tournevis syntaxique a enfoncé sa vis dans la pensée du poète) le faisait savamment, car une chose est une chose est une chose… vrillant la signification pour aller au cœur du sens ; et tout le ci-livre ne dit que cela. C’est ainsi que le génitif latin du titre suggère à regarder la chose des choses, assavoir, par un des plus subtils effets paronomastiques, la cause des choses, et de cette manière, à regarder la phrase et comment la phrase s’emboîtant dans la phrase, ou un membre de phrase dans un autre membre de phrase, comment la phrase pénètre la chose jusqu’à sa cause, qui est le sens, c’est-à-dire son origine(rappelons les propos d’Aristote déjà : « Nous estimons posséder la science d'une chose d'une manière absolue, quand nous croyons que nous connaissons la cause par laquelle la chose est, que nous savons que cette cause est celle de la chose, et qu'en outre il n'est pas possible que la chose soit autre qu'elle n'estIl est évident que telle est la nature de la connaissance scientifique ; ce qui le montre, c’est l’attitude aussi bien de ceux qui ne savent pas que de ceux qui savent »1), démontrant, last but not least, combien l’intérieur de la chose (le sens) est une construction complexe; « Il y a toujours beaucoup de complication/Dans la simplicité des choses ». Laurent Albarracin fait de la chose une synecdoque du monde ; disséquant la chose, c’est le monde qu’il dissèque (« Tout objet dans l’univers en est la pierre angulaire »). Cet effet de pénétration syntaxique est renforcé par une pléthore d’échos rythmiques et d’échos sonores de toutes farines. Travail d’ouvrier maniant les outils rhétoriques avec force finesse d’un artisan d’art.
Laurent Albarracin use en effet d’un ingénieux système rhétorique pour nous convaincre que la chose nous échappe constamment. Un bel oxymore en zeugme dès le premier poème éveille un soupçon baroque, « Les choses se reflètent exactement/Par baroquisme plat et fiévreuse austérité » ; nous voici devant un art baroque qui file en frise tout le long de l’ouvrage et sous-entend que tout cela n’est que fumée sans feu :
« Il n’y a pas de fumée sans
Que cuise sous elle le feu de ce qui n’est pas.
 »
Le sourire suscité par l’enjambement de ce distique au-dessus de l’image de la fumée est l’indice d’un humour qu’on pourrait qualifier de baroque en ce sens où l’abondance discrète (oxymore !) des figures de style constitue un réseau de pirouettes guillerettes destiné à alléger le didactisme du propos, qui part ainsi en fumée (la fumée est un grand topos de l’image baroque, et lire De l’image2 sera fort instructif de l’art poétique de Laurent Albarracin, quand bien même il ne revendique l’héritage baroque).
Mais citons :
« Et c’est ainsi qu’elles [les choses] nous fournissent
Le leurre de l’or et l’or du leurre
 »
« Le bol est hypebol
Le bol est toute la façade de ses lèvres
Il est le pavois de sa paroi et comme le pavané du cygne
 »
« Car l’écueil n’est jamais qu’une écaille de l’œil »
« Les choses secrètement sécrètent leur chose »
Le système de ramification rhétorique métamorphose la chose et sa notion constamment, si bien qu’elle nous échappe, ainsi que l’eau entre les doigts.
Tautologique, l’œuvre d’Albarracin ? Il s’en réclame (« La tautologie est selon moi le sommet caché, impossible, de la poésie. Par elle, on voit que « les choses sont ce qu’elles sont » et que cela n’est pas rien. Par elle, on voit que les choses sont valables aussi pour elles-mêmes »3). La tautologie répétitive, telle que la pratique Laurent Albarracin, est démonstrative, de l’ordre de la captatio, pas forcément bénévolente. Mais si le verbe « être » est générateur et porteur de tautologie, il n’empêche que le poète, toujours en mouvement autocritique (« Mais questionner la question n’est-ce pas mieux encore la poser ? »), s’amuse de sa propre entreprise rhétorique : « Parce qu’elle et même, soi et s’étant,/La chose et cette chose qui fait la chose », transformant le verbe « être », par homonymie, en coordonnant recherchant une meilleure alliance des choses incertaines entre elles ; et si les choses sont ce qu’elles sont, tout n’est qu’apparence, car dans le schéma rhétorique que construit le poète, qui repose sur le tout et son contraire, l’argument et l’épuisement de l’argument (« C’est parce qu’il y a une faille en elle /Qu’elle est soudée à elle /Parce qu’il y a du vide dans la chose /Que la chose tombe dans son plein »), le livre, en déconstruisant poème après poème l’idée commune et fataliste que les choses sont ce qu’elles sont, conduit néanmoins vers celle que les choses ne sont pas ce qu’elles sont ; voyons-y aussi une pseudo-tautologie destinée à consolider le l’activité d’ironie facétieuse du poète, mais aussi à exprimer son doute, et la vastitude de son inconnaissance. Ça fonctionne ici comme « une arabesque littérale et vivante et un obscur ornement ».
 Il y a, dans le travail de Laurent Albarracin, un vaste mouvement critique et savant, discret et humble, qui démarre de la philosophie scientifique d’Aristote et du didactisme lucrécien, est relayé par un encyclopédisme didascalique trempé dans la poésie cosmologique (mais sceptique) de la Renaissance (Maurice Scève, Microcosme, ou de Du Bartas, La Sepmaine), et par toute une pensée philosophique de la connaissance, et du doute (Montaigne), ainsi que par une critique contre-pongienne ; il y a un embrassement littéraire d’une grande largeur (en effet, au fondement de sa poésie, est une immense bibliothèque, dans chaque vers bouge une étagère de livres).
Mais le contr’ars poetica du poète est par retournement de situation, évidemment, un art poétique moderne, qui puise dans la notion de mésocosme sa « quête réisophale » :
«  
   L
La chose est un mésocosme.
Un être intermédiaire entre l’homme et le monde.
La chose est faite à l’image de l’imagination.
La chose est au confluent des deux sources
Que sont l’homme et le monde.
Car l’imagination s’écoule aussi bien
De l’homme vers le monde que du monde vers l’homme.
C’est la chose qui est réceptacle de ce double mouvement. 
… »
Métaphorique, la chose est, c’est éclairant dans ce poème « L », la métaphore filée (comme une frise) du poème. Aussi, considérant le mésocosme comme un système clos et expérimental, nous n’hésiterons pas, dans l’héritage cosmologique évoqué, soucieuse du lien entre la chose et l’univers, à qualifier de poésie mésocosmique la poésie de Laurent Albarracin.
Jean-Pascal Dubost

Laurent Albarracin, RES RERVM, Arfuyen, 112 p., 14€
1 Seconds analytiques, IVe s. av. J.C.
2De l’image, L’Attente, 2007, ou sur le site de Pierre Campion De l’image 1 et De l’image 2.
3 De L’image 1.


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