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(Hommage) à Christophe Marchand-Kiss, par Véronique Pittolo

Par Florence Trocmé

Véronique Pittolo rend ici hommage à Christophe Marchand-Kiss, décédé le 8 juillet 2018, à Chateaubriant à l’âge de cinquante-quatre ans

Christophe Marchand-Kiss, un homme pressé.
1964 - 2018

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Écrire sur, autour, ou à propos de Christophe Marchand-Kiss, c’est faire la généalogie d’une époque.
Poète, critique d’art, traducteur et directeur de collection, son œuvre était aussi sa manière d’être, son personnage. Je le rencontre en 1990, alors que Les Lettres Françaises venaient de se reconstituer, sous les auspices de Jean Ristat et de Henri Deluy. Nous écrivons des articles sur l’art contemporain et la photographie. Je revois son visage à l’affût, sa parole dynamique, ses propositions intempestives mais toujours passionnantes, et sans craindre de tomber dans le cliché, je dirais que Christophe était un jeune intellectuel fortement ancré dans une époque qui ne se berçait pas (plus) d’illusions.
Son premier roman, L’anthropologue (*1), montre des existences plus ou moins à la dérive : Kohut et Mouscon refont le monde jusqu’à l’aube, en dignes petits enfants de Guy Debord, bien longtemps après l’explosion utopique et brève de mai 68. Nourri des fictions de son adolescence, de cinéma et de littérature, il y avait en lui ce désenchantement spécifique aux années 70, quelque chose du Alexandre de La Maman et la putain, des héros de Rohmer. Une génération construite sur des désillusions (le sida, l’avancée brutale du néo-libéralisme, la trahison sociale-démocrate), mais optimiste tout de même. Sur le terrain d’une jeunesse rennaise, alors étudiant en lettres, il est le témoin d’une new wave finissante, des concerts de Marquis de Sade et des premières chansons d’Etienne Daho. C’est aussi avec cela qu’il se construit, à Paris au début des années 90, curieux d’art contemporain, de poésie américaine et de politique, doué d’une mémoire phénoménale, il ne craignait pas de remettre en questions ses propres idéaux lors de mémorables conversations, parfois polémiques, toujours vives.
Directeur de collection aux éditions Textuel, auteur de biographies sur Léo Ferré et Serge Gainsbourg (*2), d’anthologies remarquées (John Cage, Maïakovski, Pasolini, Shelley), co-fondateur, avec José Lapeyrère et Elisabeth Jacquet, de la revue Zoum Zoum , il explora les interstices de la fiction et de l’essai, de la prose et du vers.
Sa phrase rythmée, heurtée, en accélération permanente, son JEQUOI d’Alter Ego, indiquent un désir de dépasser la narration traditionnelle sans se poser (se reposer) dans une poésie établie. Écrire des nouvelles, traduire des poètes et des romanciers, participer à des catalogues, à des expositions, relevait chez lui d’une même énergie, d’une rapidité de pensée et de transformation de sa propre pensée. Sa connaissance de l’art, de la performance, lui fit comprendre la plasticité des écritures contemporaines, l’idée que poésie et prose échappent aux normes du genre, des genres, ainsi qu’il le souligne dans l’excellente préface à Poésie ? détours (*3 ), qui amorce les réflexions passionnantes de Jacques Sivan, de Vannina Maestri, de Jérôme Game.
L’époque est ouverte. Trop. Gueule béante elle se repaît de tout, recycle tout.
….
Le poète ne fait qu’agencer, de telle façon que le poème puisse l’être à nouveau, et devenir multiple.

Le pli, la variation, la dissémination qui ouvrent Alter Ego montrent qu’il avait intégré les leçons de Deleuze comme les soubresauts entêtants de Gherasim Luca. Malgré son pessimisme récurrent qui l’a fait nous quitter trop tôt, à 54 ans, il me semble qu’il croyait en la révolution… pas celle de 1789 ni exactement celle de Marx ou de Lénine (souvenirs de conversations interminables cependant), mais peut être le phare brillant, le devenir miraculeux d’une époque non encore advenue, sur le sillage de Mandelstam, de Maïakovski, dans la parole emphatique de Léo Ferré ou la résignation blasée de Gainsbourg.
Et il est tout de même étrange que paraisse en avril de cette année, quelques mois avant sa disparition, son ultime ouvrage intitulé CRS, De Charonne à Charlie Hebdo (*5). Nous savons que nous vivons l’époque Charlie, les médias évoquent une génération Bataclan… Soit.
Mais que penserait Christophe Marchand-Kiss, ironique ou peut-être sérieux, de cette affaire hystérique de dérapage politico-policier qui encombre aujourd’hui, en temps réel, nos écrans et les couloirs de l’Assemblée ? Il dirait Que fait la police ?
Il dirait quoi son JEQUOI ? 
Cette question sa question formulée sans point
D’interrogation peut-être déjà une affirmation
Transmise par son horreur des mots vertige
Relief accidenté torrent qui jaillit en blanche
Ecume …
*6
Véronique Pittolo

(Une soirée hommage est prévue à La Maison de la Poésie de Paris en septembre).
*1 L’anthropologue, Comp’Act, 1995.
*2 Léo Ferré, la musique avant tout, Textuel, Paris, 2003.
*3 Poésie ? détours éd Textuel, 2004
*4 Alter ego suivi de Biography, éditions Textuel, Paris, 2005.
*5 CRS, de Charonne à Charlie-Hebdo, Flammarion, 2018.
*6 Alter ego, id.
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