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Rentrée littéraire : Je suis quelqu’un de Aminata Aidara

Publié le 11 août 2018 par Africultures @africultures

Dans ce premier roman Je suis quelqu’un, Aminata Aidara ( contributrice régulière d’Africultures) nous livre un récit familial entre la France, le Sénégal et dans une moindre mesure l’Italie dans une langue richement poétique, tendre, lucide et parfois politique. Le livre parait fin août aux éditions Gallimard dans la collection Continents noirs spécialisée dans les littératures africaines, afropéennes et afro-diasporiques de manière générale.

Dès les premières pages, on entre dans une intrigue familiale avec la révélation d’un secret par le père à sa fille Estelle : la naissance d’un enfant illégitime « Le Fils de l’Autre ». L’arbre généalogique qui figure au début du roman pourrait nous faire croire qu’on va alors être happé par une grande saga familiale mais on s’arrête de manière non fortuite sur Estelle, la dernière de la fratrie et sur sa mère Penda. Leurs voix qui s’alternent au gré des parties du roman nous mènent sur leur chemin interne nécessaire à endurer pour démêler les souvenirs, les fantasmes, les obsessions marquées parfois par les séquelles de la grande Histoire. On y côtoie d’ailleurs de grands auteurs des réflexions postcoloniales comme Achille Mbembe, Felwine Sarr ou Frantz Fanon pour qui Penda voue une grande admiration. Ce secret qui fait la honte de la famille travaille les protagonistes de manière différente selon les problématiques qu’elles ont à régler pour leur permettre un nouveau départ.

« Et voilà les lames scintillantes qui nous éventrent. Pendant que nous mourons, nous les regardons encore une fois, incrédules. Et avant de suffoquer dans nos mines, qui ne nous ont jamais appartenu, le reflet d’un diamant nous donne les vertiges. Nous ouvrons les yeux quand, en nous noyant dans le réveil d’un fleuve malveillant, nous glisse entre les doigts un fragment de pépite. Les damnés de la terre. Frantz l’avait bien dit. »

Le récit est majoritairement épistolaire, les personnages communiquent par lettres, mails, dans un journal intime. Ils se parlent à eux-mêmes ou s’adressent à un destinataire muet. Ils se mettent face à leurs contradictions, leurs appréhensions, leurs blessures de façon franche et directe. La lettre d’ailleurs donne chair aux introspections en marche, aux interrogations en mouvement. Ainsi, la parole a ici un pouvoir de guérison. L’auteure nous livre d’ailleurs de belles correspondances d’une poésie envoûtante. Au fur et à mesure du récit, Estelle et Penda habitent un ‘je’ qui ne se présente pas contre, un ‘je’ avec de plus en plus de liberté et d’empuissancement.

« Je suis quelqu’un de libre. Je suis donc seule. Je sais depuis la nuit des temps que ces deux choses sont liées, à la vie et à la mort. Malgré cela, je suis convaincue que tous, on doit chercher à être libres dans notre tête. Pour nous intégrer réciproquement. Vraiment. Et pour qu’un jour se dégage une quelconque forme de paix. »

« Je suis quelqu’un » sonne comme une affirmation de soi. Beaucoup de personnages du roman habitent la frontière que l’Histoire a emplie d’absurdes séparations. Sont à la marge et de fait interrogent la vie de manière originale et nécessaire. Pour certains, ils peuvent souffrir d’une « ambiguïté existentielle » lié au passé colonial. Se prémunir de clichés racistes et coloniaux. Être l’étendard d’un ailleurs fantasmé, « alors que moi, pour apprendre quelque chose de l’Afrique, je vais à Château-Rouge » dit Estelle. Le personnage d’Estelle est beau dans sa force vive. On apprend avec elle que ce soi est en perpétuel mouvement, complexe, jamais défini et contradictoire. Qu’il contient les forces de renouvellement. Une véritable ode à la vie et au pouvoir créateur.

« Personne ne l’a vu mais je suis une étoile filante qui n’a pas encore touché le fond, la fin du ravin, malgré la chute. Encore une fois j’émerge du péril. Je survis. Je fête. Je vis. J’ultravis ».

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