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(Note de lecture), Pierre Dhainaut, Et même le versant nord, par Sabine Dewulf

Par Florence Trocmé

(Note de lecture), Pierre Dhainaut, Et même le versant nord, par Sabine DewulfEt même le versant nord : ce titre de Pierre Dhainaut diffère des précédents. Loin des souffles de l'aube, le texte liminaire affronte une " nuit " intérieure, jusqu'à ce que l'obscur se dénoue et frémisse à nouveau : " en profondeur le silence ", le " bruissement du lierre ", " le tumulte/du torrent "... (p. 7) Prolongeant le titre, il suggère que même l'ombre la plus forte n'est pas séparée du flux de vie. Ici, le poème cherche sa source au plus profond : il " puise en nous une force qui le met en branle et l'entraîne vers un horizon dont il ignore tout, mais aussitôt nous avons la sensation qu'à l'horizon s'émeut une autre force qui l'attire, l'oriente. " (p. 63) Cette force étrangement dédoublée, bien en-deçà et au-delà du je qui tient la plume, liée à l'élan qui nous fait naître, poursuit son ruissellement à travers le poème et l'espace illimité : l'acte d'écrire " met au monde ce qui nous met au monde " (p. 70) ; " les ondes s'élargissent, sans autres bornes / comme le vent du matin dans les arbres // que celles de la résonance " (p. 12).
Sans tarder, le poète dessine les contours de ce " chaos ", qu'il semble lier à l'épreuve de la maladie, voire à la projection de sa propre fin : " Tu prends peur, tu étouffes " (p. 11). Le geste d'écrire n'en est que plus vital : " Il est temps que tu t'en avises, le mot " souffle " // n'a de sens que si tu l'amplifies. [...] " (p. 13) En même temps que l'écoute, il ranime des voix anciennes, des sons de tambour ou de flûte, mêlés aux mots sonores, parmi lesquels se hasarde, inhabituel, celui de l'" âme " (p. 14), plus loin répété (p. 45).
Mais en réalité, ce " versant nord " déborde largement le dénouement d'une existence : il " se dresse partout, à tous les âges, dès que se relâche la force d'attention, de bienvenue " (p. 57). Ce contre quoi s'élève le poème, c'est une distraction égocentrique (" renonce à te soucier de toi ", p. 26) ; en nous détournant de l'ombre, un tel divertissement nous impose le mensonge d'une existence avide de jouissance : " Les vents sur le versant nord sont nocturnes, hostiles. Éprouvons-les, ces vents, au lieu de nous comporter en intrus. " (p. 57) Éprouver ainsi, c'est expérimenter, de toute son attention, la vivacité du temps qui passe : " Appelons " poèmes " ce qui nous met en garde. [...] ils libèrent une voie où de plein gré nous serons des passants. " ; Lao-Tseu et Rûmi ont-ils mieux dit cette nécessité, pour vivre pleinement, d'une " vigilance " aux bras ouverts (p. 65) ? Ainsi le poète accueille-t-il jusqu'au départ de l'enfant tant aimé : " dire oui à l'instant qui se retire / en l'instant neuf, change la perte en legs, / l'impasse en gué, le silence en audience " (p. 20).
S'ouvrant ainsi à l'éphémère, le poème entend délivrer chaque mot de tout sens conclusif : " La neige alors ne tombait pas, elle venait au monde " (p. 21). Évitant le terme " enfin ", qui " ponctue toutes nos phrases " (p. 24), il accorde la " poussière " au " pollen " (p. 25). Comme issus d'une bouche enfantine, les noms les plus communs se font " prénoms affectueux / puisque chacun à sa façon vacille, /adhère aux vents " (p. 27). Les poèmes se dérobent à la préhension, fût-ce celle d'une signature : proches de l'" esquisse " (p. 29), ils se font " avant-poèmes " (p. 64), actes d'éveil généreux, " passant de main en main / comme de souffle en souffle " (p. 31). Souhaitant affaiblir les " marques d'autorité " de la ponctuation (p. 69), le poète favorise toujours la virgule légère et l'enjambement, pour que " ce qui s'annonce, fragile, / afflue, plus impétueux que la sève, / se communique, t'oblige à acquiescer " (p. 28). Même dans un " corps captif ", un " mot errant " suffit, murmuré " en offrande "... La parole frémit doucement afin de " soulever chaque syllabe / comme on découvre un chemin pas à pas " (p. 34). La conscience s'y aiguise, la " certitude " que " l'horizon, / l'origine, la nuit, ne feront qu'un " (p. 34-35) : " tu comprendras / que rien ne s'interrompt tant que les souffles / ont le libre passage " (p. 33).
N'hésitons pas à dire ces poèmes de Pierre Dhainaut, qui nous libèrent de l'inutile - la " montre " (p. 38), les " Ténèbres ", ce mot de " solitaires " (p. 43), les " stèles " (p. 50), et même ces " dates " où s'écrivent les poèmes (p. 68) : " tu ne seras jamais assez présent " (p. 41)... Saurons-nous amplifier, nous aussi, notre écoute, la présence à ce " pays en liesse " (p. 49), où l'on peut, sans contradiction, " être à terre, être au large " (p. 48) ?
Sabine Dewulf

Pierre Dhainaut, Et même le versant nord, Arfuyen, 2018, 88 pages, 11€.


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