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Gauz : Camarade Papa

Par Gangoueus @lareus

Gauz : Camarade PapaGauz est surement communiste. Altermondialiste. De l'Etoile de Belgrade. Il serait plutôt un follower Melenchon et des Insoumis s’il se positionnait en France. Mais l'écrivain est ivoirien et se bat calHmement pour la libération de Laurent Gbagbo, toujours incarcéré à La Haye. Bon, je ne l’invente pas, sa sensibilité gauchiste s’exprime très clairement dans ses deux premiers romans. Avant de penser le monde sous un angle ethnique, racial, il l’analyse par le prisme d’un rapport de classes qui ne s’est jamais estompé dans les sociétés capitalistes. Il y a ceux qui possèdent et qui ne possèdent pas. Cette approche est importante pour saisir la proximité qu’il a avec le personnage de Dabilly sur lequel nous reviendrons plus tard dans cet article...
Je me rappelle que dans Debout-payé, un vigile noir sur-qualifié (intellectuellement parlant pour le job) observait la société de consommation dont il était le premier cerbère. Avec une distance intéressante et des mots caustiques pour dépeindre les pratiques qui se déroulaient sous ses yeux. La question du capitalisme est là, sans être trop lourde, car dans le fond, le lecteur français peut se foutre des observations du zagouli, il n’est pas une menace, il ne consomme pas, ou il n’a pas le pouvoir de prendre part au festin. Il est à sa place comme les eunuques dans les harems d'antan. 

Dabilly, mouvement en France

En terminant Camarade Papa, je réalise que le discours de Gauz est donc plus systématique sur les enjeux de classe. Et même si nous sommes au début du 20ème siècle, à un moment où les luttes de classe sont les plus intenses après la grande période de la révolution industrielle, le parallèle avec Debout-payé est saisissant. Son personnage central, Dabilly, est un péquenot venant d’un trou paumé de France à la recherche d’un emploi. Ses mouvements le conduisent dans une Alsace sous la férule allemande après la défaite de 1870. Gauz nous renvoie vers ce territoire devenu allemand où les méthodes productivistes sont poussées à fond les manettes. Le travail n’est pas un acquis, chaque jour, des ouvriers espèrent faire partie des élus qui travailleront. Dabilly saisit une opportunité pour se rapprocher d’un port. Son objectif est d’aller en Afrique où les concessions règnent en maître et ceux qui tentent l’aventure sont grassement récompensés. Dit-on.

Dabilly, mouvement vers le Golfe de Guinée


On suit donc Dabilly dans son projet de migrant. Sa traversée de La Rochelle (port français qu'il part rejoindre) vers Grand Bassam n’est pas sans nous rappeler le mouvement actuel et incessant des migrants africains vers l’Europe. Cette traversée de plusieurs semaines, voire plusieurs mois est épique ou pathétique. Mais elle nous donne de saisir l'état d'esprit de ces aventuriers. Cette démarche de Gauz est très intéressante. Parce qu’il nous fait vivre une histoire à rebours au travers de Dabilly qui, au final, n’est pas si différente de celle de son debout-payé... 
Jusqu’à ce qu’il pose son pied sur la côte ivoirienne.

Binger, Treich, ces héros que la Côte d'Ivoire continuent de célébrer


C’est avec Dabilly que Gauz nous donne de voir le projet colonial se mettre en place dans cet espace qui deviendra plus tard la Côte d’Ivoire. Des noms qui parlent aux ivoiriens sont mis en scène : Binger (un alsacien), Treich (un autre alsacien) et d’autres personnages vont nous donner de vivre cette conquête. Camarade Papa pourra paraître consternant pour les lecteurs, tellement la simplicité de la démarche et du partage des terres entre français et anglais est affligeante. Les traités sont signés avec une facilité qui aujourd’hui devraient interpeller beaucoup. Bon, il y a eu trois cent ans de déstabilisation de ces territoires liées à la Traite... La seule chose qui est demandée à Treich, c’est de défier le seul ennemi valable à son projet : les maladies.
Gauz : Camarade Papa
Les explorateurs et premiers colons ne sont donc pas décrits sous l’angle de la perversion et de la violence à laquelle le quidam pense quand il se représente la colonisation.  Quoique le cas de Louis Gustave Binger pourrait remettre en cause l'affirmation précédente. Il suffit pour cela de suivre Treich fragile sur le plan physique, mais déterminé  dans ses acquisitions des territoires agny, abron. Certes, ces français sont accompagnés par quelques supplétifs sénégalais armés. Comme De Brazza est venu avec le sergent Malamine Camara dans sa besace. Le plus dur pour ses hommes blancs à l'assaut de cette Afrique est de tenir le choc sur le plan physique. Car le plus dur pour ces derniers est d'arriver vivant devant les chefs coutumiers. Si le lecteur lit bien Gauz, les accords léonins que continuent de signer des responsables africains en bradant des espaces, des concessions, des terres aux chinois, aux indiens, aux occidentaux ressemblent énormément à ces traités en quatre articles que parafaient les anciens. 
C'est un roman. Gauz ne peut pas tout mettre en scène. Il n'a pas choisi de pénétrer la psychologie du roi de Krinjabo ou d'autres chefs coutumiers agny rencontrés par Treich. Pour comprendre la forme de coercition à laquelle, ils étaient soumis. Mais, il y a des pistes indirectes qu'il offre comme le pillage de Kumasi par les anglais après une guerre féroce contre les ashanti. Il faut commercer. La clé de la psyché de ces chefs peut être complété par certains développements que propose Yaa Gyasi dans son roman No home.
Dabilly est donc ce colon humaniste qui nous donne de capter une ambiance, des rencontres, des familles qui se forment. Une filiation de Parisien qu'il incarne et qu'il poursuit. De quoi, je parle ? Ben, lisez le roman et vous comprendrez cet épisode...
En parallèle au mouvement de Dabilly, commandant d’Assikasso, il y a celui quelques années plus tard d’un petit métis venu d’Amsterdam et qui découvre la Côte d’Ivoire « moderne ». Il est conditionné par l’idéal révolutionnaire et communiste dans lequel ses parents l’ont élevé. Son regard est très intéressant puisqu’il a lieu sur cette même terre où Dabilly a régné et poser les bases d’une nouvelle civilisation.

Peut-être devrai-je conclure sur l'écriture de Gauz. Si l'écrivain ivoirien sait construire des personnages engageants et il sait également jouer avec la langue française. Il n'a rien à prouver mais il invente une forme d'écriture joyeuse, pleine d'humour qui tient le lecteur bien attaché à sa pirogue. Car les assauts de la Barre peuvent être mortels.

Gauz, Camarade PapaEditions Nouvel Attila, 2018, rentrée littéraire

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