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Au plus loin intérieur éclats de mer

Publié le 23 septembre 2018 par Comment7

Au plus loin intérieur éclats de mer

Fil narratif à partir et autour de : Anish Kapoor, Another (M)other, Kamel Mennour – Najia Mehadji, La trace et le souffle, Musée de Céret – des dessins– Charles Taylor, Les sources du moi, la formation de l’identité moderne(1989), Seuil Points 2018 – Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, Gallimard 2011 – des paysages, un long trajet à vélo

Au plus loin intérieur éclats de mer

Emballée sous cellophane, un amas de muscles à vif, presque encore palpitant, sanguinolent, ramassé, compact. Fragments d’un corps dépecé, reliquats de violence bestiale enveloppés, avant d’être balancés dans la nature. Ou fœtus avortés rassemblés dans un même sac plastique. Quelque chose de l’intériorité viandeuse qui est, en tout cas, refoulé, évacué, sans plus aucune dimension de vie sacrée, de vivant à protéger, mais plutôt au plus proche de la bidoche sous cellophane des grandes surfaces. Et le reste, autour, grands panneaux aspergés badigeonnés ou amas organiques fixés aux murs comme des massacres, trophées de chasse, tout le reste évoque les éclaboussures d’un abattoir et d’une boucherie rituelle où rien n’aurait jamais été nettoyé, récuré, le but étant de conserver précisément des traces de chaque vie saignée et démembrée. Des accumulations de sang, jet sur jet, ruissellement sur ruissellement, les plus anciens séchés, coagulés, devenus noirs, les plus récents presque transparents, carmins, légers, comme des flux d’encre qui se recouvrent au fil du temps, agglomérant des restes de tripes, de peaux, de fibres, ligaments, de membranes diverses. La sphère matricielle suspendue en hauteur, tuméfiée, évoque autant toute l’intériorité femelle dédiée à la reproduction, exploitée à outrance, labourée par les fantasmes et dominations en tout genre, que l’état global de la planète, exténuée, malade, battue, contusionnée de partout. Mais, dans la marchandisation à outrance, conservant quelque chose de sauvage, ravagé et rebelle, prêt à éructer, à entrer en éruption et à tout emporter (écouter la chanson d’Higelin où il brame « je suis né dans un spasme dans un grand brasier ardent le ventre de ma mère a craché un noyau de jouissance »).

Les autres grands panneaux sont posés au sol sur leur tranche, inclinés et appuyés au mur, comme des éléments d’un décor attendant d’être assemblés, utilisés. On dirait plutôt, en ce qui les concerne, de grandes plaques découpées à même l’épiderme terrestre, notre planète mère, croûtes lisses de lignites, ou de roches volcaniques tourmentées, chacune incisée de haut en bas comme la trace calcinée d’un coup de foudre. Mais, en y regardant mieux, symbole qui ne peut tromper, une faille de gaze noire suscite le désir irrépressible d’enfoncer le doigt, donne l’impression de pouvoir toucher les profondeurs ténébreuses, délétères ordinairement, et rassemblées là de façon palpable. Les fentes noires, vulvaires, comblées d’une fine bruine charbonneuse, laissent interdit, aiguise le songe d’y plonger, de passer de l’autre côté. Cela lui évoque aussi ces panneaux de kermesse où un espace est laissé vacant pour s’y faufiler, y passer la tête et se faire photographier dans un décor décalé ou sur un corps qui n’est pas le sien. Paysages de viscères, étalage de sang et d’organes dépiautés, débarrassés de toute enveloppe, cette débauche de sang spectaculaire échoue pourtant à montrer réellement ce qu’il y a à l’intérieur. Le carnage a beau mettre à nu, éviscérer, révéler la fibre, éliminer toute surface protectrice extérieure, l’intériorité – là où ça féconde, infuse et reproduit – échappe, se replie ailleurs, en d’autres chairs moins accessibles. Ce carnage ne semble pas vraiment la concerner. Peut-être rebutée par la dimension spectaculaire, à la manière d’un organe rétractile quand on le touche de façon trop nette, insensible ?

Autre sang. Autre tentative de cartographier au grand jour le feuilleté intime. C’est sur un blog qu’il visite quotidiennement, animé par une dessinatrice monomaniaque, obsessionnelle et sourdement épiphanique. Ces rendez-vous virtuels font partie des instants préférés de sa vie de vieux garçon. Il ne voit plus comment vivre sans ce que cela déclenche en lui, réactualisé à chaque séance. Chaque jour plusieurs dessins sont publiés que l’on devine exécutés presque en direct. Ils se déclinent en séries et, ce qui est importe, c’est la déclinaison des différences et ressemblances. Dès qu’ils apparaissent à l’écran, ils sont tout frais, l’encre encore liquide, presque chaude, vaporeuse. Ce sont des relevés d’ondes de part et d’autre d’une fissure. Chaque dessin capte les variations qui altèrent la propagation de ces ondes dont l’intrication, comme si chaque onde était une pelure d’un même oignon vu en coupe, les configure en une sorte de noyau, perdu dans l’espace, mais qui aiderait à ce que « des » choses tiennent ensemble. Des nœuds d’arbres dont les troncs seraient invisibles. Un ensemble de lignes, de frontières, de crêtes, mobiles, prêtes à se déplacer, à changer de configuration, malléables. La première impression qui le touche, à la vue de ces dessins, le replonge en des contemplations anciennes, mais toujours là tels des matériaux constitutifs de son être actuel, quand il passait beaucoup de temps, seul, sur les berges d’étangs au fond des bois, à regarder l’eau frissonner, au gré du vent, du flux poissonnier chassant les insectes posés, de la course des araignées d’eau, du passage des libellules mais, aussi et surtout, à se perdre dans les ronds concentriques qu’il provoquait en jetant un caillou vite englouti. De jour en jour, ces croquis, sur le site de l’artiste s’accumulent, forment une sorte de frise botanique multipliant les relevés d’individus différents au sein d’une même espèce. Ce sont les planches anatomiques d’un organe explicite et pourtant caché par une importante valence de flou, d’indistinct, de fantasme, à la fois très intime, presque intérieur, et galvaudé à l’excès dans son extériorité florale. Quand il fait défiler les dessins à l’écran – et qu’il se représente l’exécutante penchée de longues heures sur sa feuille, absorbée -, par instant apparaissent aussi une palette de peintre pourvue de taches épaisses, grosses cloques rouges cireuses, foncées, ou claires, épaisses ou fluides. On dirait du sang et cela ressemble, en plus petit, aux grands panneaux de Kapoor (mais sans la théâtralité de l’artiste star). C’est avec cette substance – prélevée à même les vaisseaux sanguins de l’artiste dans un rituel « lame de rasoir » proche d’une tentative de suicide, ou conjuration suicidaire, à moins qu’elle ne soit fournie par un abattoir, soit , donc, en provenance de l’intériorité circulatoire de la personne qui dessine, soit d’une autre intériorité animale qu’elle détourne à son profit et à laquelle elle se connecte comme lorsque l’on se fait « frère de sang » – que sont tracés ces fruits plissés, ratatinés, momifiés, originels. Pommes, poires, lamelles accolées de cervelles ou de viscères. C’est, au trait, simplement, avec une plume trempée dans le sang, des portraits de vulves, huis symboliques entre dedans et dehors, sans qu’il soit possible de définir précisément, dans le plissé réversible, où est le dedans et où le dehors. , à la jointure, au nœud entrouvert, quelque part dans ou autour du cratère. Très factuel, incarné et personnel, et tout autant abstrait, spirituel, insaisissable. Mais justement, dans ce travail répétitif réaliste et hypnotique à la fois, une volonté de rappeler la réalité individuelle liée au droit de la personne, de souligner la différence infrangible dans le semblable, de dégager la part fantasmatique séculaire par où l’histoire mâle s’est octroyé en quelque sorte la propriété de l’organe de reproduction femelle. Aux innombrables représentations du sexe féminin vu par l’homme, selon l’homme – presque un monopole organologique, artistique et pornographique – il est temps que succède la vision de la femme, plutôt les visions des femmes. Il ne sait comment elle procède : travaille-t-elle d’après modèles (vivants ou photographiques) dans le but de répertorier les infinies variantes contredisant l’existence d’un sexe unique. Ou bien dessine-t-elle les états sans cesse changeants de son sexe personnel ? Comment procède-t-elle alors ? Manie-t-elle un appareil photo, un miroir, ou, à partir de quelques reflets, s’attache-t-elle plutôt à saisir mentalement, par l’esprit, les formes de sa chair, les contemple-t-elle de l’intérieur ? Il est clair, par ailleurs, que les vulves qu’elle ne cesse de tracer n’ont rien de moules passives, en elles-mêmes, par elles-mêmes, elles évoluent, travaillent, irradient, s’ouvrent, se ferment, se dilatent, absorbent, refluent. Elles irradient d’une activité soutenue et presque sous-marine, flottantes et florales. Au sein même d’une apparente inactivité, elles palpitent comme ces profondeurs aperçues de très loin qui peuvent sembler figées et qui, rapprochées, grouillent, se métamorphosent lentement, comme la planète au gré de ses glissements de terrain, plissements telluriques, forces métamorphiques toujours en action. Le fondement est un mille-feuilles changeant. Ce travail répétitif de jour en jour, de nuit en nuit, restitue et exhibe des vulves très individualisées, singulières, réductibles à aucune autre, que cela en est presque dérangeant même pour un addictif à la pornographie s’abîmant dans la contemplation de chattes filmées sous toutes leurs facettes, même jusqu’à flirter avec la déréalisation performative. Cela devient, aussi, a contrario, sur ces feuilles de dessin blanc, presque un élément décoratif, générique, perdu dans un infini mental. Certains de ces aléas de sexe féminin s’érigent seul sur le carré blanc avec, couché à côté, une petite dépouille, un insecte, un rongeur, une chauve-souris, un lézard, cadavres trouvés probablement dans un grenier, au jardin, lors de promenades. La vulve est alors tumulus, circonvolutions funéraires. Quelques fois, intercalé dans une longue série de dessins, surgit un visage qu’il imagine être un autoportrait. L’effet produit est saisissant. On dirait une jeune fille diaphane, éthérée, prise dans de la porcelaine, une cyborg délicate. Du fait de la technique du selfie, l’angle est particulier, la perspective déformée, les yeux fixés vers l’objectif sont dilatés, démesurés, eau claire sans fond, cristal gelé. Cela pourrait aussi un visage en pleine souffrance, ou plus exactement progressivement transformé par des vagues de douleurs insoutenables, survenant au fil des ans, visage déplacé par les secousses, déporté et immobilisé, tordu par l’habitude des secousses névralgiques intériorisées, cette torsion intégrée, fondue dans le masque, faisant partie du visage prêt à s’évanouir, ce qui lui confère un aspect voluptueux équivoque, suspendu, proche des extases religieuses peintes sur certains tableaux anciens.

La plongée dans les profondeurs intimes et de tout ce qui, de la surface, des infinies surfaces, ne cesse d’y couler, s’y défaire, se recomposer et remonter vers les rivages, c’est ce qu’il ressent en avançant dans l’exposition de Najia Mehadji à Céret. Pas simplement une sensation d’entrer dans ce qui mettrait en connexion un peu de sa subjectivité propre, ou celle des autres visiteurs, avec l’intériorité des structures du vivant, grâce à la mise en exergue de ce que construit l’artiste avec sa subjectivité. C’est comme de rentrer dans un observatoire sous-marin avec de grands hublots devant lesquels défilent, tournent, strient les organismes cachés des grands fonds. Le souffle est plus puissant. Le travail de l’artiste n’est pas figé. Mais il lui semble pénétrer dans une forêt constituée des gestes à nu de l’artiste, en mouvement dans les toiles fiées au mur, en train de faire, qui tracent des va et vient entre le plus proche et le plus lointain, le plus concret et le plus abstrait, le plus familier et le plus étranger. Des traits, des taches, des à-plats entre plusieurs vastes et complexes intériorités culturelles historiques, voire universelles, intimités particulières et singulières. A tel point que le temps, dans ces salles, coulent différemment. Des géométries noires évoquent des gouffres ou des cimes, des explosions florales bouleversent la relation entre mort et vivant, des écoulements lumineux épanchent des désirs inconnus, des arborescences stylées suggèrent des formes de vie inédites. Mais tout ça, perçu par intuition, comme la présence tapie d’un tourbillon alangui. C’est que l’iconographie offre ici la possibilité de saisir ou ressaisir toute l’aventure humaine qui a peu à peu organiser les relations, en miroir, entre représentations des mondes extérieur et intérieur. La sensation en ouvrant les yeux sur ces œuvres inconnues de recevoir une nouvelle chance. La voûte céleste et la voûte neurale qui n’ont cessé de se contempler, de repenser leurs rapport à travers les activités mentales humaines, se rejoignent ici, reprennent leurs échanges à nouveaux frais. Le premier mouvement – induit par un courant d’air soutenu, venant de profondes cavernes creusées dans la nuit des temps, au début de l’humanité -, suscité par les œuvres exposées, elles-mêmes transmettant l’engagement d’une artiste dans le vivant, et dépassant largement le strict périmètre des œuvres, renvoie, fait revivre une étape importante, fondatrice de l’identité humaine, la formation précisément de l’intériorité. L’invention de la subjectivité. La connaissance n’a pas toujours été localisée dans l’humain. Il n’en était qu’un reflet qu’il devait saisir. La vérité était exprimée par la disposition des choses, la structure du cosmos qu’il convenait de percer et imiter, reproduire en pensée dans son cerveau. Imiter, se faire ressemblant à. Comme on devait, en religion, se rapprocher le plus possible de l’image de Dieu. « La vraie connaissance, la vraie évaluation, ne se situe pas exclusivement dans le sujet. En un sens on pourrait dire que leur localisation paradigmatique se trouve dans la réalité ; la connaissance et l’évaluation humaines correctes procèdent de ce fait que nous nous conformons à la signification que les choses possèdent déjà ontologiquement. En un autre sens, on pourrait dire que la vraie connaissance et la vraie évaluation ne peuvent apparaître que lorsque cette conformité a lieu. Dans l’un et l’autre cas, ces deux activités « psychologiques » ont – pour nous – une localisation ontique. » (Charles Taylor, Les sources du moi, 294) Le grand basculement qui fait passer des « Idées platoniciennes, ontiques, fondement de la réalité » aux « idées comme contenu de l’esprit », grand basculement progressif, tumultueux et qui, probablement, sauf chez certains extrémistes, ne sera jamais tranché sans bavure, sans mélange, cette grande épopée de la construction de l’individu moderne, de la subjectivité, de la conquête de la singularité toujours à l’écoute du grand tout matriciel, ce grand basculement est dans l’air du large, le souffle cosmique d’une grande liberté qui baigne l’exposition. La définition des choses n’est plus à lire, d’abord, dans l’ordonnancement de l’univers, mais depuis l’intériorité humaine. Le principe des correspondances modifie sa dynamique, on communique d’abord depuis l’intérieur, c’est par l’intérieur, par exemple, qu’on accédera désormais à Dieu. Cela concerne donc « le développement des formes d’intériorités, en corrélation avec le caractère central de plus en plus grand de la réflexivité dans la vie spirituelle, et le déplacement des sources morales qui en résulte. Mais ce qui peut sembler encore plus fondamental et indiscutable au sens commun, c’est la localisation, en général, des propriétés et de la nature d’une chose « dans » cette chose et, en particulier, la localisation de la pensée « dans » l’esprit. Cette préposition se familière, « dans », en vient à transmettre une façon nouvelle de distinguer et d’ordonner les choses, qui finit par sembler aussi ancrée dans la réalité que cette préposition l’est dans le vocabulaire. » (C. Taylor, 294) S’il se sent entrer de plein pied dans cette aventure, actualisé, révélée comme toujours en train de se jouer dès que l’on s’attache à sentir et représenter nos relations au monde, c’est que l’artiste travaille essentiellement avec des symboles et des représentations décoratives qui ont traversé les temps, les palais, les décors de vie, les livres, les vêtements, les bijoux, les mobiliers, les vaisselles, dans lesquelles d’innombrables humains, au fil des générations, selon des configurations géographiques et historiques très différentes, ont placé quelque chose qui les relie aux profondeurs les plus lointaines de l’univers inexploré, incompréhensible. La coupole, le dôme, le fruit de la grenade, la pivoine, l’arabesque, la chevelure biblique de la pleureuse consolatrice, le ruban du linge dans le vent, les plissés de la vague, les circonvolutions viscérales cachées-exhibées… Autour de ces objets se cristallisent les relations entre intérieur humain et intérieur des choses, les cheminements d’une connaissance polymorphe impossible à formaliser en pensée unique. Dans chacun de ces symboles déclinés en d’innombrables occurrences stylisées, dans de multiples cultures, grâce à la manière dont l’artiste les reprend et les peint une fois les avoir couvés, imprégnés de son intériorité singulière, se revit le fait que « creuser jusqu’aux racines de notre être nous emporte au-delà de nous-mêmes, vers la nature plus vaste dont nous émanons. » (C. Taylor, 600) La surprise de cette peinture, parce qu’elle balise ce creusement, est que tout en conservant quelque chose du schématisme superficiel de l’art décoratif, est qu’elle libère d’insondables profondeurs vierges, puissantes, inchoatives, loin d’être stabilisées en une seule compréhension des choses. « Le sens de la profondeur de l’espace intérieur est lié au sens que nous pouvons y descendre et ramener des choses à la surface. C’est ce que nous faisons lorsque nous donnons une formulation. Le sentiment inévitable de la profondeur naît de l’appréhension que, quoi que nous rapportions, il reste encore plus de choses au fond. La profondeur réside en cela qu’il y a toujours, inévitablement, quelque chose au-delà de notre pouvoir de formulation. Cette notion de profondeurs intérieures est par conséquent intrinsèquement liée à notre compréhension de nous-mêmes en tant qu’êtres expressifs qui formulent une source intérieure. » (C. Taylor, 600) Au-delà de toute la consistance se dégageant de cet ensemble de peintures et dessins, et qui occupent le visiteur par leur beauté gaie, immédiate, quelque chose de sauvage, indompté le ravit en ses propres profondeurs intérieures. Il se découvre du coup participant, – plutôt que détenteur -, à des richesses sensibles insoupçonnées, d’une autre profondeur, plus large, inexplorée, que l’artiste ne peut formuler, qui dépasse ce qu’il exprime mais ne peut se révéler que parce qu’il produit et manifeste la volonté d’aller en saisir quelque chose de partiel, déclenchant une vague de fond intacte, inaltérée malgré les siècles de formulations pour l’élucider, la rationaliser, la décrire toute entière, en exploiter toutes les ressources. Il n’avait jamais ressenti cela de manière aussi claire, aussi forte, dans aucune autre exposition. Et cela se traduit par un sentiment de fraîcheur éblouissant. Le cœur baigné par cette impression, rasséréné, mis à neuf, il peut alors plus complètement s’oublier et s’absorber dans les œuvres, s’y perdre. A commencer par ces déclinaisons de dôme, coupoles, rhombes, selon des techniques diverses – enduit et papier collé sur toile brute, peinture, colle pigmentée, craie sur papier -, où l’on ne sait si s’y profile la naissance d’un univers organisé – les traits ou cercles rouges sur l’écume blanchâtre éclaboussant la toile brute, carrés noirs superposés en étoile excitant un nuage rotatif -, la base la plus éloigné de l’édifice où nous survivons, à moins qu’il ne s’agisse, au plus lointain, de l’étoilement qui clôt au firmament intérieur, organique, l’espace corporel qui nous abrite. Quel est exactement ce lointain si proche, ce proche inaccessible, indicible ?

C’est ce genre de dessins, coupole ou dôme – ou bien rhombe quand le déplacement dans le paysage est inséparable du vent qui s’engouffre dans ses oreilles -, motif architectural céleste ou neural kaléidoscopique, qu’il distingue ou ressent en lui quand, au fil des heures sur son vélo, il avance de plus en plus dans la combustion de ses énergies, vers l’épuisement, s’installant durant de longues heures dans un fonctionnement transi de tous ses muscles et organes, attentif au moindre disfonctionnement. Souvent alors parti dès l’aube et la fraîcheur, tout le mental est d’emblée complètement absorbé par la route. Celle sous la roue de devant qu’il doit surveillé afin de détecter le moindre obstacle éventuel, faille, trou, mauvais caillou, bris de verre… Mais aussi le miroir de cette route, celle, idéale, qu’il a projeté de parcourir durant toute la journée et qu’il se représente mentalement depuis des jours, étudiant la carte, convoquant des souvenirs, imaginant les paysages, les reliefs, les virages, les villages traversés, les épiceries où ravitailler. Deux rubans labyrinthiques, l’un fonctionnel, extérieur, l’autre spirituel, intérieur, pas de vis qui plonge en lui, et qu’il lui est difficile de figer, beaucoup plus aléatoire, imprévisible, difficilement contenu dans le tracé sur la carte géographique, agrégeant tout ce qui se passe durant le déplacement, les digressions mentales, les rêveries, les différentes temporalités de l’effort physique, ressemblant plus au feuilleté et replis des vulves dessinées, quelque chose d’absorbant, d’enveloppant, méninges, intestins, lacets indépliables, avec juste une ouverture potentielle où s’enfoncer, pénétrer plus avant. La première heure est compliquée, le corps rechigne, l’impression de ne pas y arriver, de devoir affronter un mur. Le moral s’effondre, le corps tout entier percute ses limites, s’essouffle, se disloque dans l’arythmie, les muscles ont come fondus. Il constate son déclin, sans doute dû à l’âge ou une maladie encore cachée, mais inéluctable, il se demande quand il va abandonner, poser pied à terre, appeler les secours. L’objectif est lointain et semble inaccessible. Pourtant, il refait en grande partie un itinéraire qu’il parcourt une fois l’an, depuis 10 ans. Il s’obstine, sert les dents. Petit à petit, il se plonge dedans, les muscles s’échauffent, l’attention s’aiguise, à tout, à l’intérieur, les forces, l’énergie, la route, les bruits, les paysages. Il se concentre sur la gestion de l’effort, la respiration, l’alimentation, l’hydratation régulière. La température remonte peu à peu. Il s’accroche pour affermir et augmenter sensiblement la cadence du pédalage. Il s’absorbe complètement à l’intérieur, juste le coin de l’œil qui absorbe l’horizon, surtout lorsque qu’après déjà de longues heures, chaque sortie d’un village le fait plonger dans des étendues plus sauvages. Il enregistre physiquement, viscéralement, les dénivelés, les remontées, courtes ou longues, adapte le braquet, calibre l’effort, et puis l’élan des descentes. Il rapporte ce qu’il éprouve à l’image de la carte Michelin photographiée par son esprit. C’est une lecture mentale-musculaire du paysage, ses reliefs, ses températures et lumières changeantes selon qu’il traverse un hameau, longe un zoning industriel, traverse de longues étendues de praires, épouse les lacets d’un fleuve, dévale au cœur d’une vallée forestière, émerge des arbres sur une colline ensoleillée, venteuse. Les muscles échauffés, les endomorphines sécrétées, le spectre du déclin s’éloigne. Un bien être inespéré l’envahit. Comme un lecteur absorbé dans sa lecture captivante, de temps à autre lève les yeux de son livre, il se redresse sur son guidon, change les mains d’emplacement, souffle, embrasse du regard l’horizon, parce qu’il sent que là il y a une vueà conserver. Ce changement de position correspond aussi à un début d’exaltation d’avoir surmonté le découragement des débuts, d’être arrivé jusqu’ici, au milieu de nulle part, avec un point de vue formidable sur les Ardennes, de déboucher sur la possibilité de donner un nouveau départ à sa vie, en puisant dans des énergies retrouvées, renouvelées. « « En un mot, ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ? », demandait Barthes. L’expression dit bien à quel état composé et prometteur la lecture conduit. Car on ne regarde pas juste en l’air quand on lève la tête : on regarde sa lecture, on s’invente avec elle, on voit le dehors selon sa nouveauté, on est déjà en train de faire quelque chose de ce qu’on lit et de donner (ou d’échouer à donner) un certain tour à sa propre existence. Sans doute l’instant où l’on lève les yeux est-il précisément ce moment où l’expérience attentionnelle, ans sa réclusion même, ouvre à un « comportement » : la perception d’une forme et de ses variations d’intensité débouche en véritables possibilités de conduite, le livre réclame que l’on transforme l’épreuve du sens en attitude, le style tout court en style de vie. » (Macé, p.40) Lecteur autant que cycliste, il vit le parallèle entre se redresser dans l’effort, placer les mains en haut du guidon, et lever la tête du livre, qui n’est pas simplement modification de posture mais « navigation de l’attention entre un dedans et un dehors » qui « donnent au lecteur « les yeux lointains de ceux qui pensent à autre chose », mais que toute intensité peut effectivement détourner. » (Macé p.42) La priorité est la gestion de l’effort, des ressources physiques et de la volonté, qui nécessite une réclusionde l’attention, tournée vers l’état des muscles, les crampes, les protéines, le sucre, l’ensemble de la mécanique, il ne fait qu’enregistrer ce qui l’intéresse le plus, les preuves d’une immersion dans un paysage changeant, semblable à celui qu’il a traversé il y a un an et différent à la fois, il ne fait qu’enregistrer, plaque sensible, ce qui plonge dans ses yeux, il sait que « c’est précisément ce qui faisait les yeux et semblait alors importun qui se placera au centre du souvenir et portera toute l’intensité de la signification » explique Marielle Macé à propos du narrateur proustien pour préciser : « L’environnement de la lecture, décanté, est demeuré avec plus de force que le livre, rarement nommé, et c’est toute la masse d’un monde sensible que le souvenir de l’expérience a charrié avec lui – ce que la phénoménologie appelle une « situation » » -. (Macé, p.47) Après avoir parcouru 145 kilomètres, il atteint un village sur une rivière encaissée et il s’engage dans une petite route qui l’extirpera de la vallée et le conduira vers les plateaux boisés. Plusieurs kilomètres de faux plat, de descente et petites remontées, pour arriver à un dernier hameau et puis, plus rien, juste la forêt, plus de maisons, juste la route sinueuse qui grimpe sur sept ou huit kilomètres, rien que la route et des arbres. Les jeux de lumière du soleil à travers les branches. Alors, soudain, comme sans objet, comme venant de nulle part, c’est l’illumination, l’extase, une jubilation de tous les muscles convaincus de pouvoir pédaler comme sans fin dans une immensité sans bord, giboyante, qui ravit l’esprit, le cœur, apaise tous les stress, les angoisses, la foi musculaire trompeuse de pouvoir assurer cette permanence ivre. Le contraste avec les débuts difficiles est surprenant, augmente la dimension irrationnelle de cette joie. Le rideau forestier s’éclaircit, le sommet se dessine, mais il feinte, donne l’impression qu’il est là et il s’éloigne au virage suivant, ainsi, plusieurs fois, excitant les ardeurs.Il sait que c’est cet instant qui, demain, après-demain, à jamais, excitera en lui une nostalgie irrépressible, énorme. Car là, alors qu’il sait atteindre ses limites et paradoxalement baigne dans l’illusion de ne plus en avoir, hypnotisé par le pédalage ferme, régulier, inoxydable, tout cet état est un état métaphore où il est complètement transformé, comme les vulves dessinées, un noyau de traits et d’ondes dans la fin du jour ensoleillé, et c’est, pour lui, comme d’apercevoir au loin miroiter la mer depuis une montagne éloignée, l’apercevoir en lui miroiter dans la transe conjuguée de toutes ses énergies, muscles, organes, flux immatériels, la mer dedans dehors, l’apercevoir de tout son corps immergé dans un effort qui le dépasse, qu’il ne peut produire qu’en jouant avec tous les éléments qui l’environne, en les incluant dans son dialogue intérieur. Un instant fugace, à l’approche du sommet, il est cet embrasement – comme on dit d’un avion qu’il explose en plein vol -, cette dissolution délicieuse dans une vision lointaine de la mer, inattendue. C’est bref, comme un coucher de soleil, une fusée d’artifice. Après, il jouit d’une post-ardeur, l’exaltation de ce qu’il a vu, il avale monts et vallées dans plus rien sentir, il garde dans les yeux la fixité délicatement baveuse, ourlée et perlée, des chutes de vagues telles que vue dans le musée de Céret. (Pierre Hemptinne)

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