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L’imposteur

Publié le 28 septembre 2018 par Paulo Lobo
L’imposteurIl allait et venait, sans se soucier du regard des autres.Il refusait d’arborer tout signe distinctif d’appartenance à un style, une idéologie ou une classe sociale.Certains estimaient qu’il sonnait creux, qu’il était semblable à une coquille vide.Lui-même se sentait en décalage toujours. Jamais confortable, jamais à sa place, jamais légitime.Un imposteur.
Qui n’a pas pensé un jour dans sa vie : que faire de mon corps, pourquoi suis-je ici, je voudrais être invisible ?Une puissante envie de prendre le large.Mais pas de miracle, le cours des événements reste inchangé. Il a beau s’imaginer un pays lointain gorgé de fleurs et de saveurs, la vision ne lui est d’aucun secours, tant ses pieds restent collés au sol, son corps empêtré dans la matière et son être empêché de s’envoler.Il lui faut faire face à la réalité fruste de son environnement. Supporter le regard inquisiteur des autres.
Le geste doit être précis. Ton geste doit être précis et assuré. Dans les secondes qui suivirent l’injonction, il sentit  le sol chavirer sous ses pieds. La planète tournait autour de lui, dans un grand mouvement centrifuge, et sa vue se troublait, la verticalité lui faisait défaut, il allait tomber, à une vitesse grand V.Il essaya de s’agripper à un poteau, mais rata son arrimage. Le voilà à terre, vaincu et humilié. Il doit se relever, il se relève, il sait que les caméras ont enregistré l’événement. Comment pourra-t-il justifier sa chute ? Est-il en mesure de discerner les tenants et aboutissants de sa perte d’équilibre, de son vacillement ? Malgré tous ses efforts, il n’arrivait pas à reconstituer le déroulé de ses faits et gestes. Comment avait-il pu mécaniquement et philosophiquement se laisser choir ?Il se rappelait une phrase dans un livre. Il faut savoir tomber, pour mieux se relever ensuite. Idée bancale mais jolie. Tomber ça fait mal, mais c’est nécessaire pour se relever. En d’autres termes, il faut faire l’expérience de la souffrance pour savoir ce qu’est le bonheur. Il faut plonger dans la nuit pour goûter à la jouissance du jour. Il faut avoir froid pour avoir chaud. Il faut haïr pour aimer. Il faut mourir (un peu) pour vivre (beaucoup).Soit. A cause de cette parenthèse malheureuse, cette coupure dans le flux de sa course, voilà qu’il avait pris du retard ! C’était toujours la même chose avec lui, un rien suffisait à le distraire de son fil conducteur. En fait, il aimait ça, s’arrêter, appuyer sur la touche pause pour contempler le monde et le questionner. A tel point qu’aux passages cloutés souvent il attendait de façon cyclique que le vert passe au rouge, histoire de s’accorder plus de répit.C’est ainsi que, à partir d’une situation négative et désagréable, il parvenait à nourrir quelque peu sa propension au romanesque.
Dépossédé de tout, sans compte en banque ni immeuble dans son portefeuille, il n’était ni arbre ni ruisseau, il ne connaissait pas sa véritable nature, ni le pourquoi de la tartine au beurre qui s’était insinuée dans sa tête depuis ce matin. L’univers gravitait autour de lui, et il se sentait un peu idiot en comparaison avec les autres. Tout le monde semblait avoir un but dans la ville, tout le monde semblait connaître son itinéraire et sa destination. N'hésitant jamais, ils filaient droit, sans peur et sans reproche, le billet bien en poche. 
Mais lui se sentait suspendu dans le vide. Il avait l’impression d’avoir été anesthésié et de se retrouver cloîtré tel un fou à l’intérieur d’un grand labyrinthe éveillé. En passant devant la vitrine d’un magasin, il pensa àse regarder dedans. Bien mal lui en prit, car il découvrit un vieillard aux cheveux gris et décharné qui tremblait de tout son corps et qui lui souriait, narquois. Non. Ce n’est pas moi. Ce n’est pas lui. Quelle illusion éhontée, les images ont toujours tort, se dit-il pour se consoler. Il avait mieux à faire. Il fallait qu’il retrouve le casier dans le hall de la gare, le casier sacré qui lui rendrait le contrôle de son chemin, lui permettrait d’enfiler les habits du jeune premier qu’il savait être son identité profonde.As-tu du coeur, s’interrogea-t-il sur un mode rhétorique. La réponse lui paraissait évidente, mais il était essentiel pour lui de se rassurer un tant soi peu.Une pensée le turlupinait, de façon vague et diffuse, il se revoyait au centre d’une foule de gens qui le haranguaient, le pressaient, l’insultaient, certains allant jusqu’à lui cracher dessus.  Le souvenir était bref comme l’éclair, tout de suite après il était seul dans une rue déserte, un quartier abandonné et sombre. Où étaient les siens, où étaient sa famille, ses amis, il n’y avait que le silence de la nuit pour lui répondre.Le casier était la clef, le casier et tous les dossiers qu’il recelait.
Le pestiféréTant qu’on est en vie, on doit avoir envie de vivre et d’aimer.Évite toute rancune et amertume, il est trop facile de jouer les durs de durs.N’en veux à personne. Marche sereinement dans la ville. Il doit bien y avoir quelqu’un.Plus il y réfléchissait, moins il voyait d’issue.
Pourquoi vous me prenez en photoParce que je vous trouve belleMais vous ne me connaissez pasJustement

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