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Patrice Nganang : Empreintes de crabe

Par Gangoueus @lareus
Patrice Nganang : Empreintes de crabe
Ngountchou, la mère d'un universitaire basé aux Etats Unis, est morte des conséquences d'un lointain accident de circulation. Unesituation mal traitée qui a traîné. Elle a fini par se dégrader. Et causer son décès. Plutôt que de voir la situation se répéter, Tanou,l'universitaire, prend la nationalité américaine pour faciliter la venuede son père, un ancien infirmier qui a pris sa retraite depuis quelquestemps et tente de trouver des alternatives à sa passion première"soigner des gens"...
C'est sur ce rythme que commence ce roman, où le père retrouve son fils immigré, ainsi que la petite famille qu'il a bâti aux Etats-Unis. Un peu contre son gré, très jaloux d'une indépendance qu'il a toujours souhaité entretenir. Vieux père est là. Son fils aussi. Sa petite fille également. Dans cette première phase, le lecteur ressent les préoccupations de Tanou. Son rapport préoccupé avec le Cameroun. Cette relation avec ceux qui sont restés. Celle plus ou moins entretenue avec des jeunes camerounais rencontrés lors du séjour au cours duquel il a enterré sa mère. Un lien avec son neveu Bagam, par le biais des réseaux sociaux. Par le fil d'actualités de ce jeune homme, il peut suivre ce qui se passe au pays. Le lien est construit sur une attente. D'ailleurs, l'attente et la distance caractérisent ces relations entre les personnages masculins de ce texte. Il ne se fait pas trop d'illusion sur ces jeunes qui adoptent les noms des figures mythiques et nationalistes telles que Um Nyobé, Ouandié, Moumié... Le père est là sans être là. C'est le premier point sur lequel j'aimerais souligner l'efficacité du roman de Nganang. J'ai vécu cette expérience. Tout est juste dans la traduction en mots de ce lien de père à fils. Ce dernier ne parle pas vraiment à son fils. Il préfère échanger avec un voisin âgé, juif, enseignant et poète avant tout. Avec lui, il évoque des périodes douloureuses, des guerres tues. Un incident, un accident, un amalgame vont permettre une libération dela parole de Salomon Nithap.

Au coeur de la révolution camerounaise : Au commencement, Bangangté

Le narrateur prend le soin de conter les différents parcours des personnages de ce roman. Il mêle le passé au présent. Il alterne le passé et le présent. Il joue sur les espaces. Les Etats-Unis et un rapport complexe ou trop simpliste à son passé militaire. Le Cameroun sur les silences autour d'une guerre de libération perdue. Je parlais d'imbrication quand, blessé sur les lieux d'une reconstitution à Fredericksburg, Nithab est pris pour un vétéran à la guerre du Vietnam... C'est donc l'histoire de Salomon Nithab au coeur de ce conflit en terre bamiléké qui va progressivement être produite.
Tout part de Bangangté. Patrice Nganang prend soin de nous décrire dans le moindre détail Bangangté. Un ensemble de localités, de communautés dans l'Ouest Camerounais. Nous sommes à la fin des années 50. Nithab est infirmier dans l'hôpital de cette bourgade. Il officie avec des médecins et un personnel français. Il a été formé au Sénégal. Il y a une atmosphère délicate qui règne dans le pays. Les tsuitsuis sévissent dans la région. Entendez par la, les maquisards. D'autres utilisent le terme de terroristes. Chaque camp entretient sa propre sémentique. Mais la vie à Bangangté est heureuse. Nithab s'engage avec la jeune fille d'un pasteur influent de la localité : Elie Tbongo. Lorsqu'il se fait enlever par les Tsuitsuis pendant plusieurs jours pour soigner Singap, un responsable de la rébellion dans cette partie du pays, la donne chose. Et rien ne sera plus comme avant pour cet homme. Dans la psychose qui prévaut après l'assassinat d'un médecin français, il prend position pour le maquis

Le maquis de l'Ouest narré par Nganang

Patrice Nganang va faire vivre au lecteur, l'évolution dans le temps de cette guerre de libération avortée. Il en explique la genèse. Les ruptures suite, par exemple, au ralliement des leaders Bassa au gouvernement camerounais par l'entremise de Mayi Matip. L'impact sur le front de l'ouest de ce conflit. Il pose des personnages réels ou fictifs, c'est aux camerounais qui vont incarner différentes postures dans ce conflit. J'en citerais quelques uns pour planter le décor : Ntchantchou Zacharie, le député de la circonscription de Bangangté. Singap, chef militaire de la rébellion, qu'on a déjà présenté. Fochivé des renseignements généraux. Nkwayim, ministre de l'administration à Yaoundé. Des officiers supérieurs de l'armée française, le lieutenant-colonel Lamberton, par exemple. Semengué, en charge de l'armée, Ouandié, dit Camarade Emile.
Je ne connais pas les détails de cette histoire douloureuse qui rappelle qu'en pays Bamiléké, après les éliminations physiques de Ruben Um Nyobé, Félix Moumié, Osendé Afana jusqu'en 1970, une révolte armée férocement réprimée démontre la mascarade qu'a constituée les indépendances octroyées dans la plupart des pays francophones. Ce roman met en scène les postures de chaque acteur de ce combat inégal. Les intimidations des uns, les réactions des autres. Les trahisons. Leshistoires d'amours. La torture. Les assassinats. Le napalm. Les villages rasés, les camps de regroupement (déjà évoqués dans Confidences de Max Lobé), les lieux symboliques de résistance comme le Mont Kupe. Le texte estassez fort pour vous faire ressentir l'atmosphère qui prévaut. Il estaussi extrêmement nuancé. Dans une même famille, on peut observer desforfaitures et la bravoure. Des engagements qui prennent des formesdifférentes. Les raisons pour lesquelles, certains s'impliquent dans le conflit sont très différentes. Nithab rejoint la rébellion et y sert comme médecin jusqu'au bout. C'est un homme debout. En terminant le roman, on ne peut s'empêcher de se remémorer ses balades dans le froid américain, dans cette bourgade qu'il ne connait pas. Avec le chien du voisin de son fils. Le chien. Très important, le chien dans le travail de Nganang...

J'aimerais mettre en perspective ce texte avec d'autres oeuvres traitant du sujet. Nganang le fait avec un auteur. Mongo Beti. C'est d'ailleurs l'une des premières discussions qui permettent au père et au fils d'évoquer ce qui a longtemps été tû. Cela semble assez banal, l'intérêt de Nithab pour Mongo Beti, au moment de la lecture. Par contre, quand on termine l'ouvrage, c'est beaucoup moins neutre, car la prise de position de l'écrivain rebelle (comment certains le désignent) ne peut laisser indifférent un maquisard. Je citerai Kidi Bebey, Hemley Boum et Max Lobé qui ont produit récemment des textes sur ce sujet épineux. Si Kidi Bebey évoque une figure familiale proche de l'UPC frappée par le système et un traumatisme qui a consciemment ou inconsciemment Francis Bebey loin du Cameroun, les romans des Boum et Lobé retransmettent de manière différente une atmosphère, un contexte de ce que ces années là ont représenté pour les populations bassa. Le Mpodol est au coeur de ces deux projets. Nganang en traitant la suite du conflit en pays Bamiléké, ne le réduit pas à la seule personne de Ouandié, Camarade Emile. Il est essentiel chez lui de mettre en jeu d'autres acteurs en les nommant de ce conflit. Nous en avons cité quelques uns. Certains ont été assassinés dans le maquis. D'autres se baladent encore dans Yaoundé et Douala et y exercent leur victoire.

De père en fils : Transmission

Il y a aussi des respirations dans le texte. Le lecteur est ramené aux Etats Unis. Et ce rapport entre le fils et le père, avec ces silences mais aussi ces errements communs ne manqueront pas de questionner le lecteur. Je ne peux m'empêcher de faire le lien avec Sami Tchak et les dialogues avec son père (Ainsi parlait mon père, éd. JC Lattès).Pourquoi ? Parce que j'ai rarement vu autant d'intensité sur cetterelation père / fils exprimée dans les lettres africaines que par ces deuxoeuvres littéraires. Comme Sami Tchak, le père est présenté dans sa grandeur et dans ses faiblesses. Les infidélités du père, la mise à nu des motifs profonds de son engagement relativisent quelque peu l'approche de Nithap. Le romancier camerounais ne cède donc pas à la facilité. C'est dans ces détails que ce roman relève du chef d'oeuvre. 

La langue est riche. Patrice Nganang y introduit pour certains échanges le camfranglais et pour être plus près des dialogues dans le maquis, un pidgin particulier. A ce propos, je me demande toujours pourquoi, le pidjin camerounais emprunte autant à la langue anglaise. Des éléments de la culture bamiléké sont très présents. Le concept du ndap, ce surnom de flatterie que chacun porte, est un exemple de développement qui aura son importance dans certains épisodes délicats touchant certains personnages de ce roman. Je l'ai dit et je le répète, ce roman raconte la tragédie subie pendant près de dix ans en pays bamiléké. Elle dérangera certains. Les acteurs de certaines répressions sont encore vivants. Un livre à découvrir.Patrice Nganang, Empreintes de crabeEditions JC Lattès. Rentrée littéraire 2018. 510 pages

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