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(Note de lecture), Roger Lewinter, Canon à l'écrevisse, et coda, par Frédéric Valabrègue

Par Florence Trocmé

Frédéric Valabrègue rend compte ici d’un remarquable ensemble en trois volumes, paru aux éditions Journaud, autour de la traduction, notamment des Sonnets d’Orphée de Rilke, par Roger Lewinter.

Fosse d'orchestre.

Lewinter
Cette publication en trois livres explore les approches et les mises en place d'un traducteur, Roger Lewinter, dont les traductions sont célèbres dans le domaine de l'essai et de la poésie, celles de Georg Groddeck, de Wilhelm Fraenger et de Karl Kraus dans le premier cas, celles de Rainer Maria Rilke dans le second, et qui est aussi un éditeur reconnu pour la publication des œuvres de Denis Diderot, mais encore et surtout l'écrivain et le poète de textes intenses et fulgurants comme L'attrait des choses ou Histoire d'amour dans la solitude. Il faut ajouter à cela sa réhabilitation de l'écriture dramatique de Pierre Corneille, dont il a mis en valeur la prosodie et assuré la mise en scène de la pièce La mort de Pompée. "Rilke, Corneille", tel était la quatrième de couverture de sa traduction du Dit d'amour et de mort du Cornette Christoph Rilke (Éditions Ivréa-2011). L'attention portée à la prosodie, à l'écoute précise du vers, est la plus forte caractéristique d'une traduction où "le dit", l'oralité, dans son rythme, son volume, est rendue manifeste par les signes typographiques, les espacements et l'organisation spatiale de la page.
Le canon à l'écrevisse désigne un type de décalages et de superpositions dans la hauteur des voix d'un choral. Les chiffres 3123 et 3213 annoncés sur la page de titre règlent le canon. Quant à la coda, c'est le final en guise de silence mis sur la version définitive des différentes traductions des Sonnets à Orphée depuis leur première publication aux Éditions Ulysse fin de siècle (1987), soit trois avec celles de 2014 et 2017. Le format du Canon à l'écrevisse, et coda des Éditions Journaud, le plus grand des trois volumes, avec sa couleur de couverture d'un bleu-gris mat, évoque pour nous le cahier de musique et la partition. Sa première partie imprime sur chaque page quatre versions dont la première répétée selon les schémas 3123 et 3213, la seconde partie donne en pleine page le sonnet ainsi établi revenant trois fois.
L'objet livre est en adéquation avec le projet d'orchestration des trois versions des vingt-six sonnets d'une part, et de l'autre, avec la relation de leur parcours, de leur histoire, grâce à l'entretien (déplacements) et à la correspondance avec Mathieu Provansal, artiste, écrivain, seul artisan des Éditions Journaud, de leur revue Pavillon Critique et du bulletin L'officier du Vallon. L'objet en trois volumes nous invite à aller de l'un à l'autre, ce qui induit l'idée d'un livre à parcourir dans tous les sens. Les éclaircissements apportés par ce qui est un véritable work in progress dans l'élaboration du texte et de la publication nous amènent à revenir sur nos pas vers tel vers, tel mot, telle virgule (argumentaire croisé comme pilpoul quasi talmudique). C'est donc une étude, un journal, un apprentissage de la traduction et en même temps une prise de parti décidée pour une littéralité - l'analyse de la ponctuation chez Rilke et chez Mallarmé, le temps inscrit dans les groupes de mots, le rôle de l'inversion - qui jamais n'entame le surgissement des sonnets redonnés dans leur nécessité première. Ce n'est pas un Rilke sophistiqué que poliraient autant de versions. Elles vont vers quelque chose de plus en plus entier, comme si le corps prenait le relais de la langue et que tout l'aspect sauvage du temps d'écriture propre à Rilke, son aspect sismique, était redonné. Si la correspondance et l'entretien comptent et séparent les grains à moudre, les vingt-six sonnets du texte final, eux, nous les lisons dans leur spontanéité sauvage.
Cette langue, elle est d'abord de l'allemand, dont nous sentons dans le français même combien elle permet la juxtaposition en économisant la syntaxe. Cette juxtaposition, la traduction de Lewinter la rend par la virgule qui constitue des blocs, mais qui, surtout, au lieu d'arrêter la circulation du vers, permet au lecteur de l'halluciner dans tous les sens, comme si nous étions instantanément doués de la faculté de permuter les blocs. Bien sûr, dans l'entretien, Lewinter prend bien soin de séparer Rilke de Mallarmé et de ne pas nous amener au soupçon d'un Rilke revu par Mallarmé. Ce n'est pas du tout la même matière. La virgule chez Rilke est insistance de la chose donnée, brute, elle fait résonner l'interruption ou la durée, tandis que chez Mallarmé, elle participe de l'articulation.
Le bilinguisme de Lewinter offre aux deux langues comme un effet paradoxal d'imprégnation : rien de plus subtil que de traduire une langue de l'affect par une langue centrée sur la logique.
Peut-être nous souvenons-nous de la remarquable traduction latine que fit Pierre Klossowski de L'Énéide ? Il avait fait le pari de garder l'ordre latin, parce que, ce qui parle, dans une langue, n'est pas tant la phrase que son ordre. Où met-on le moteur, à l'avant ou à l'arrière ? L'ordre de l'allemand trouve sa place dans le français parce que celui de Lewinter se dépouille du syntaxique, qui est son encombrement, pour retrouver le rythme et la percussion de la langue originelle.
L'allemand des sonnets est fait de mots qui sont des agrégats de sensations et de matières ("les néologismes incompréhensibles") ne précédant jamais un sens parce que chacun de ces mots est découverte. Le verbe est retardé (sonnet XIII). Ce n'est pas lui le facteur d'entraînement, c'est le temps inscrit dans la ponctuation. Le verbe n'est pas le moteur puisque nous le lisons souvent comme un nom commun. La restitution exacte du texte par la ponctuation est un enjeu crucial pour le poème - nous en avons eu l'exemple fort avec Emily Dickinson et Susan Howe pour le rôle des tirets. Elle est la mesure de la respiration et du souffle. A cela s'ajoute, dans Canon à l'écrevisse, et coda, le fait qu'elle équivaut à une annotation musicale.
déplacements, entretien entre le traducteur et Mathieu Provansal, avec, pour quatrième de couverture "- Régine Crespin -: la voix, c'est l'âme. Mettez-la sur la table", est le volume de la confluence du biographique, du psychanalytique, de l'écriture et de la musique. C'est là où le projet excède largement la traduction de Rilke et la pensée de la traduction pour s'élargir à l'œuvre de Roger Lewinter, particulièrement à L'attrait des choses ("un laisser-aller à la foudre") où tous les éléments importants constituant les grands axes d'une vie convergent en un seul point dont le noyau explose en une illumination (un satori). Cet entretien nous ramène au psychanalytique dont la pensée, pour Lewinter, est indissociable de son travail sur la phrase-paragraphe ou le vers. Nous sommes de plus en plus entraînés vers des rouages souterrains trouvant leur fonctionnement dans le récit familial jamais vécu comme une circonstance parallèle mais comme facteur déterminant : ce n'est pas le fameux "en même temps que", c'est le substrat. Il ne s'agit pas là de la façon dont la subjectivité du traducteur prendrait toute la place ni d'une substitution, mais d'indiquer ce qui travaille physiquement sa lecture en y mêlant son propre temps de vie.
Lewinter décrit l'écriture de Rilke comme, non seulement négligée, approximative, mais encore plongée dans un sentimentalisme qualifié de "viennois". Vienne, avec son homophonie française. Le fait que la mère de Lewinter, viennoise, lui ait parlé français, tandis que son père natif de l'actuelle Roumanie lui parlait allemand, résonne dans cette localisation d'un état d'esprit, en nous remémorant ce monde perdu qu'est la culture "mitteleuropa", avec la circulation qui lui est propre. Lewinter comme héritier de la prestigieuse culture "mitteleuropa" ? En partie seulement. L'œuvre de Rilke ne devient ni fantasmatiquement ni sentimentalement la sienne, puisque, au contraire, l'entretien que nous lisons s'attache à régler un rapport entre les deux langues et une distance entre les deux auteurs. Lewinter le souligne : Rilke est ici traduit par un poète imprégné et occupé par Corneille et par Malherbe, ce qui provoque tiraillements et négociations.
Enfin, déplacements (les visites de Mathieu Provansal à Genève) consigne les musiques écoutées par Lewinter lors de ses périodes de traduction des Sonnets à Orphée, et surtout les interprètes - qui sont aussi des traducteurs - : Friedrich Gulda, Isabelle Nef, Aimée van de Wiele. La traduction est le rendez-vous des données analytiques, des circonstances existentielles et d'un environnement musical.
Cette publication en trois temps, avec celui des lettres d'argumentaire croisé, les plus proches de l'explication de texte, est donc d'une richesse et précision exceptionnelles. Il s'agit d'un véritable manuel de prosodie et de versification joué au niveau de l'expérience et du concret. Sans rogner sur la part rayonnante des Sonnets à Orphée de Rilke, c'est l'aventure poétique même de Roger Lewinter qui est ici relatée grâce à une amitié et une complicité tenue et féconde avec un jeune écrivain, artiste et éditeur, Mathieu Provansal.
Frédéric Valabrègue

Roger Lewinter, Canon à l'écrevisse, et coda : "Sonnets à Orphée", I-XXVI / R. M. Rilke ; [édité par] Roger Lewinter, accompagné des volumes : "Argumentaire croisé : lettres" / Roger Lewinter & Mathieu Provansal et "Déplacements : entretien" / Roger Lewinter & Mathieu Provansal.
Éditions Journaud, 2018, 3 vol. (84, 73, 39 p.), 60€


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