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Adeline Dieudonné : La vraie vie

Par Stephanie Tranchant @plaisir_de_lire

La vraie vie d’Adeline Dieudonné   5/5 (16-09-2018)

La vraie vie (270 pages) est sorti le 29 août 2018 aux  Editions de l’Iconoclaste.

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L'histoire (éditeur) :

C'est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est un chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu'au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.
Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l'autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l'existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l'espoir fou que tout s'arrange un jour.

Mon avis :

Dans la famille de la narratrice, une gamine de 10 ans comme tant d’autres, lectrice de roman « Harlequin » et consommatrice de glace (avec supplément chantilly), il y le petit frère, Gilles, un gamin de 6 ans, souriant aux grands yeux verts, il y a le père, comptable dans un parc d’attraction, amateur de télévision, buveur de whisky et chasseur à travers le monde (son gibier : les animaux sauvages qu’il fait empailler pour les collectionner dans la chambre des cadavres) et la mère , chose insignifiante (dans tous les sens du terme) qui vit dans la peur que lui inspire son époux et  se passionne pour son jardins et ses chèvres naines (à défaut de s’occuper de ses enfants).

« Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J’imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas-grand-chose s’était peu à peu rempli de crainte. » Page 12

« Ma mère n’a jamais semblé gênée par la vie. Ni par l’absence d’amour. » Page 45

Ils vivent dans « le Démo », un lotissement aux maisons identiques (sauf la leur, celle de l’architecte, plus à l’écart, bénéficiant de plus de surface, de lumière et d’une cave) construit dans les années 70 à l’orée du bois des Pendus, où un peu plus loin vit Monica, une femme-fée qui aime les légendes.

Une famille presque ordinaire en apparence, toutefois loin des modèles et surtout loin d’éveiller l’envie. Une famille avec peu d’amour (excepté entre le frère et la sœur) mais beaucoup d’habitudes, celle du JT pour le père de famille ou du marchand de glace (deux boules avec chantilly) pour elle.

« Chez nous, les repas familiaux ressemblaient à une punition, un grand verre de pisse qu’on devait boire quotidiennement chaque soirée se déroulait selon un rituel qui confinait au sacré. » Page 30

Un jour, c’est l’accident. La quotidien routinier est brisé et il va falloir, pour elle, composer leur vie, faire en sorte que Gilles retrouve le sourire et que l’horreur quitte les lieux. Car elle sait que désormais quelque chose s’est infiltré à l’intérieur de son petit frère, a pris place dans la famille…

« Ma réalité s’est dissoute. Un néant vertigineux auquel je ne voyais pas d’issue. Un néant si palpable que je pouvais sentir ses murs, son sol et son plafond se resserrer autour de moi. Une panique sauvage commençait à m’étouffer. J’aurais voulu que quelqu’un, un adulte, me prenne par la main et me mette au lit. Remplace des balises dans mon existence. M’explique qu’il y aurait un lendemain à ce jour, puis un surlendemain, et que ma vie finirait par retrouver son visage. Que le sang et la terreur allaient se diluer. » Page 37

« Le vide de ses yeux s’était peu à peu rempli d’un truc incandescent, pointu et tranchant. Ce qui vivait à l’intérieur de la hyène avait progressivement migré vers la tête de mon petit frère. Une colonie de créatures sauvages s’y était installée, se nourrissant des lambeaux de sa cervelle. Cette armée grouillante pullulant, brûlait les forêts primaires et les transformait en paysages noirs et marécageux.

Je l’aimais. Et j’allais réparer tout ça. Rien ne pourrait m’en empêcher. Même s’il ne jouait plus avec moi, même si son rire état devenu aussi sinistre qu’une pluie d’acide sur un champ de coquelicots. » page 61

Mais elle a la solution, elle sait comment réparer et décide de tout mettre en œuvre pour concevoir la machine à remonter dans le temps, celle qui pourra les ramener dans le passé, avant le drame, avant la transformation.

La vraie vie est un incroyable premier roman qui vous prend aux tripes dès les premières pages. Installée aux côté de la jeune narratrice que l’on suit pendant 5 ans, on ne peut s’empêcher de s’attendrir face à son amour incommensurable pour son jeune frère, s’estomaquer lorsque le drame arrive, frémir durant de nombreuses scènes où face à son père et son frère elle va devoir combattre, palpiter lors de ses premiers émois, trembler à mesure que son frère s’enfonce dans le traumatisme, espérer encore et toujours…

« Je savais que je réussirais à changer le passé un jour. Mais ça prendrait du temps et, en attendant, a vie de mon petit frère allait être une longue autoroute monotone jonchée de carcasses d’animaux. » Page 162

J’ai adoré la narration, adoré cette héroïne (le mot est tellement juste) qui nous raconte avec innocence et pourtant une incroyable lucidité.

Il y a dans sa voix un mélange de sensibilité et de problématique liés à l’enfance parfaitement restitués qui nous font d’emblée l’aimer, aimer son projet fou, sa volonté tenace de ne pas s’en détacher, aimer sa force et qui surtout apporte une légèreté bien salvatrice à la lecture.

C’est le cœur tambourinant que l’on tourne les pages car Adeline Dieudonné a su insuffler à son récit autant de candeur et d’humour que de noirceur.

« Pourtant, j’étais certaine qu’il existait quelque part, tout au fond de son âme, un bastion qui résistait encore. Un village de Gaulois qui survivait à l’envahisseur.  J’en étais certaine parce que tous les soirs, il venait se glisser dans mon lit. Il ne disait rien, mais il se blottissait à quelques centimètres de moi. Je pouvais entendre ses larmes s’écraser sur le matelas comme des petits corps qui tombent J’avais compris que le bruit de ses larmes, c’était la clameur du village Gaulois qui s’élevait au loin lorsque la vermine s’endormais. » Page 86

La beauté se mélange à l’horreur, les métaphores enchantent et offrent aux lecteurs des images percutantes et imprègnent le récit d’une tension palpable, à la limite du soutenable.

« La panique commençait à serrer sa grande main autour de ma gorge. » Page 77

« J’ai pris la main de Gilles. Elle était froide et raide comme un oiseau mort. La hyène a ri en me déchiquetant les tripes. » Page 84

« Il n’a pas arrêté de pleuvoir cet été-là. On aurait dit que le ciel était en deuil. De longues journée et de longues nuits mouillées, avec ce bruit de fond incessant, ce crépitement su triste qu’on aurait pu croire que la nature elle-même commençait à envisager le suicide. » page 145

Son écriture mêlant la pureté, la sensualité et la sauvagerie, portée par la parole de l’enfant, mélange poésie et puissance de la langue. C’est moche mais terriblement beau (et inversement). Certains passages glaçant dont décrit avec une telle intensité qu’on les vit le souffle court.

« Ses mains qui frôlaient mes genoux en changeant les vitesses et mon corps qui s’enflammait. C’était comme un tour dans les montagnes russes, un mélange de plaisir et d’appréhension, de sensations d’une indescriptible volupté, mais d’une puissance effrayante, incontrôlable. » Page 147

« Je grignotais chaque instant passé avec lui, comme de petits os sur lesquels il allait prélever chaque fragment de chair. » Page 237

La vraie vie est un roman qui parle du manque d’amour, de violence, de famille dysfonctionnelle (entre un père prototype du mal, et une mère transparente) mais c’est avant tout le magnifique récit d’un combat impossible à lâcher.

Coup de cœur que je vous invite grandement à découvrir !

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