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(Note de lecture), Flora Bonfanti, Lieux exemplaires, par Gérard Cartier

Par Florence Trocmé

(Note de lecture), Flora Bonfanti, Lieux exemplaires, par Gérard CartierOn a rarement l'occasion de lire un premier recueil aussi original, a fortiori d'une étrangère - Flora Bonfanti est née à Rio de Janeiro il y a trente ans. Ce recueil est composé de deux ensembles de proses réflexives enchaînées de façon vertigineuse.
Dans Précis du silence et du bruit, la première section, l'auteure part d'un axiome qui n'est qu'une métaphore (" Le mal est comme un bruit. Le bien, comme le silence. "), qu'elle développe avec une grande rigueur, au moyen de la logique et de l'analogie, en une suite de déductions qui imaginent un monde cohérent avec ces prémices, leur donnant ainsi corps et vérité. De conclusions provisoires en hypothèses nouvelles, son texte se relance et se ramifie peu à peu, avec à chaque étape de petites leçons morales (" Les cyniques sont des idéalistes déchus "). Le bien et le mal, d'abord assimilés au silence et au bruit, sont ensuite analysés dans le champ de la physique quantique (" Le bien a une double nature : ce que l'on voit dépend de l'appareil de mesure "), puis ils engendrent d'autres couples de concepts : vie / mort, construction / destruction, chacun développé à son tour à coups d'hypothèses audacieuses (" Et si la destruction et la construction devenaient symétriques ? "), sans jamais oublier tout à fait la métaphore originelle du bruit et du silence.
La dimension ludique est évidente. C'est une sorte de folie logique dont les hypothèses paradoxales (" Pour mourir il faudrait au moins neuf mois de dégestation " ; puis : " Et si ... pour tuer, on devait défaire non seulement le corps de la victime, mais aussi sa conscience ? ") débouchent souvent sur des vérités : " La soif de connaissance serait un instinct de survie ". Rien d'ingrat dans ces pages. Sauf à être irrémédiablement fâché avec ce qui s'apparente à une pensée, on y prend un grand plaisir.
" Et si la mort était une lente dégestation ?
Pour mourir, il faudrait au moins neuf mois de dégestation. Pour tuer un homme, nous porterions en nous la victime dans une espèce d'utérus mortifère, où nous déferions petit à petit les muscles, les organes, les os. Pour tuer, il nous faudrait la même énergie que pour engendrer. Ce serait encombrant, on peut le dire. On hésiterait avant d'entreprendre la tâche."
Et si la vie résistait davantage à la mort et, pour tuer, on devait défaire non seulement le corps de la victime, mais aussi sa conscience ? Pour la défaire, il faudrait lui désapprendre tout ce qu'elle a appris : des réflexions les plus fines jusqu'au désapprentissage des toutes premières connaissances. (...)
Dans la seconde section, Les véhicules d'esprit, l'axiome de départ est une analogie entre le langage et le silex, c'est-à-dire le feu (" Saisir le silex d'un autre et le faire sien, geste qui sous-tend le langage "), que l'auteure développe selon la même méthode, logique et analogique, mais avec une ambition de connaissance proche de celles de la science et de la philosophie. Moins d'hypothèses folles, donc, un jeu plus serré avec la raison et des énoncés parfois proches de l'aphorisme. Certaines intuitions ouvrent un gouffre à la pensée (" Le sens est l'empreinte des mots. (...) Le sentiment est l'empreinte du sens "), d'autres m'ont semblé plus arbitraires (" L'écorce, sèche, évite à la sève de se dessécher. La lettre, sèche, évite au sens de se dessécher. "), mais l'intérêt est constant. Ces dernières années, étrangement (est-ce un signe des temps ?), plusieurs auteurs ont tenté de mettre les méthodes rationnelles au service de la poésie ; le plus souvent, ils se sont perdus dans l'hermétisme ou le verbiage. Rien de cela chez Flora Bonfanti : raison de plus de saluer ses Lieux exemplaires.
À l'occasion de ce livre, on se reposera peut-être la question du genre : est-ce bien de la poésie ? Flora Bonfanti définit ainsi la " parole volcanique " : " Ni totalement signe, ni totalement chose ". C'est une belle définition de la poésie. De ce point de vue, ses propres textes, qui tendent vers l'écriture scientifique (un précis, dit-elle du premier ensemble), qui cherchent donc avant tout la clarté, et qu'on pourrait dire sans art, ses propres textes sont essentiellement signes. Mais ils sont poésie par le jaillissement des métaphores et leur approfondissement obstiné. Ils relèvent d'une zone vague où se rejoignent philosophie, morale et logique scientifique, qu'on classe par défaut dans la poésie. En vérité, comme dans les arts plastiques, c'est aujourd'hui la décision souveraine de l'auteur qui définit le genre littéraire d'un texte. Je note, à ce propos, que bien peu de jeunes auteurs s'affrontent à ce qui s'apparente de près ou de loin à des vers : la prose est aujourd'hui la forme dominante. Symptôme, pour la poésie, d'une époque de grande purge.
Gérard Cartier

Flora Bonfanti, Lieux exemplaires, éditions Unes, 2018, 80 p., 16 €.
Sur ce livre, on peut lire aussi la note d'Isabelle Howald pour Poezibao et ces extraits du livre.


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