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Une partie de la bibliothèque de François Mitterrand à l’encan

Publié le 25 octobre 2018 par Savatier

Une partie de la bibliothèque de François Mitterrand à l’encanRien n’est plus révélateur d’un être que l’examen minutieux de sa bibliothèque. Bibliophile exigeant, insatiable lecteur et grand amateur de littérature, François Mitterrand n’échappe pas à cette règle. Il serait bien sûr vide de sens de prétendre cerner une personnalité aussi complexe au seul examen de ses rayonnages ; pour autant, derrière le prestige des reliures et la rareté des tirages, se dessine un curieux portrait en creux. Si François Mitterrand avait fait don, en 1990, de près de 20.000 ouvrages lui ayant appartenu à la médiathèque Jean-Jaurès de Nevers, une autre partie, la plus personnelle et la plus précieuse peut-être, fut transmise à ses héritiers. Son fils cadet Gilbert disperse ceux qui lui revinrent les 29 et 30 octobre (Etude PIASA). Les 683 lots rassemblés concernent la littérature du XXe siècle, ainsi que quelques autographes des XIXe et XXe (Flaubert, Chateaubriand, Léon Bloy, Juliette Drouet, Victor Hugo, sans oublier une lettre de Clemenceau à Louise Michel et une autre, superbe, de Charles de Gaulle à Francisque Gay).

Les livres mis en vente sont, pour la plupart, des éditions originales en tirage de tête ; sans doute prenait-il plaisir à lire ces ouvrages sur grand papier, d’autant qu’il avait parfois passé des mois à traquer chez les grands libraires parisiens (Loliée, le rayon « grands papiers » de Gallimard, Blaizot, Les Arcades, Nicaise…) une rareté qu’il lui arrivait de payer fort cher, à moins qu’un ami fortuné, comme Pierre Bergé, ne la lui offrit. Beaucoup, par ailleurs, ont connu les honneur de la reliure ; certains furent habillés par Danielle Mitterrand qui, fait peu connu du grand public, pratiquait cet artisanat d’art en « amatrice éclairée ». Toutefois, le président n’hésitait pas à confier ses titres les plus précieux à de grands maîtres, tels Miguet, Mercher (chez qui Danielle Mitterrand effectua un stage) et Jean-Bernard Alix, qui n’avait pas son semblable pour réaliser d’élégantes reliures jansénistes en maroquin dont le dos s’ornait de nerfs d’une finesse extrême.

Contrairement à Jacques Vergès, qui traitait ses livres en sauvage, les annotant à l’encre ou les surlignant de couleurs différentes, François Mitterrand respectait l’objet en tant que tel. Si les premiers ouvrages, acquis dans les années 1930, portent sa signature en manière d’ex-libris, la majeure partie est simplement truffée d’une note autographe sur feuille volante. De son écriture soigneuse, il indiquait sur ces petites fiches un très bref descriptif incluant le nom de l’auteur, le titre, le prix de vente, le nom du libraire ainsi que la date à laquelle il avait effectué l’achat. Parfois, s’ajoutait le nom du relieur auquel le livre avait été confié, ainsi que le coût de la reliure. Plus rarement, mais assez fréquemment pour que le détail devienne significatif, était précisée l’évolution de la cote du livre en fonction des années et des vendeurs. Ainsi, sur la fiche d’un exemplaire de tête sur hollande de Blanche ou l’oubli d’Aragon, peut-on lire : « Banche ou l’oubli, Aragon, chez Les Argonautes, 600 (fr), octobre 1967. Coté 3000 (fr) chez Loliée, 5 novembre 1987. »

Une partie de la bibliothèque de François Mitterrand à l’encan

Au chapitre des auteurs, l’éclectisme semble la règle sans toutefois s’aventurer trop dans les avant-gardes, avec des écrivains aussi différents qu’Aragon, Marie Bashkirtseff, Marcel Béalu, Albert Camus, Cendrars, Albert Cohen, Colette, Marguerite Duras, Jean Genet (un japon des Paravents), Julien Gracq, James Joyce, Valéry Larbaud, J.M.G. Le Clézio, Thomas Mann, Jean d’Ormesson, Yves Navarre, Francis Ponge, Charles Péguy, Jules Romains, Philippe Sollers, Henri Thomas, ou Michel Tournier.

On trouve aussi quelques livres dits « du second rayon », en particulier plusieurs titres de Georges Bataille très bien reliés (L’Abbé C, Le Mort, Ma Mère), Sade, Sainte Thérèse de Pierre Bourgeade et… le Corydon de Gide. Parmi les curiosités, on notera encore un exemplaire du De Gaulle de François Mauriac avec envoi : « A François Mitterrand qui ne sera pas d’accord, bien sûr ! En souvenir… », ouvrage resté non coupé ! Quant aux propres livres de François Mitterrand, ils furent reliés, en majorité, par sa femme, qui ne recula pas, pour La Rose au poing (Flammarion, 1973) devant un kitschissime plein maroquin bleu orné de pin’s du logo socialiste (la rose au poing) formant le chiffre « FM » sur le premier plat ! L’auteur apprécia-t-il cette fantaisie ? Ce n’est pas si sûr.

Une partie de la bibliothèque de François Mitterrand à l’encan

Un seul roman de Romain Gary, gaulliste historique, figure au catalogue, le facétieux Lady L (en second papier et resté broché). En revanche, la part belle est laissée aux écrivains classiques de droite le plus souvent antigaullistes, voire d’une droite très conservatrice ou collaborationniste, présents dans des exemplaires très bien reliés : Maurice Barrès, Robert Brasillach, Alphonse de Châteaubriant, Pierre Drieu la Rochelle, Jean Giono, Jean Giraudoux, Marcel Jouhandeau, Ernst Jünger, Charles Maurras, Henry de Montherlant, Paul Morand, Lucien Rebatet, Saint-John Perse ou Pierre Gaxotte. Les Hussards sont aussi fort bien représentés, avec un bel ensemble de Michel Déon, quelques titres d’Antoine Blondin, de Roger Nimier et, surtout, un florilège d’éditions précieuses de Jacques Chardonne auquel François Mitterrand vouait un véritable culte.

Au catalogue, les prix d’estimations restent assez modestes ; nul doute qu’ils devraient être nettement dépassés, compte tenu de la provenance des livres, qui ajoute toujours une plus-value à leur cote habituelle sur le marché de la bibliophilie.

Le président aimait visiter les libraires, notamment de la rive gauche, en pleine semaine, abandonnant ainsi son bureau de l’Elysée pour l’après-midi. C’est dans ce cadre que j’eus l’unique occasion de le croiser. Le détail reste anecdotique, mais assez amusant. Je me trouvais rue de Seine, devant la vitrine de Francis Garnier-Arnoul (un libraire spécialisé dans les spectacles) à la fin des années 1980. Je lisais une lettre de Louis Jouvet qui s’y trouvait exposée. A ma gauche, un passant s’arrêta pour, lui aussi, regarder la vitrine. Il portait un pardessus poil-de-chameau, mais je n’y fis pas attention. Ce n’est que quelques minutes plus tard, lorsque je fus entouré de plusieurs gorilles qui me dépassaient tous d’une tête et semblaient scruter chacun de mes gestes, que je découvris l’identité de mon voisin, qui finit par entrer dans la librairie…


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