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(Brèves de lecture) Frédérique de Carvalho, Christophe Esnault, Ana Tot et Thierry le Pennec, par Ludovic Degroote et Jean-Pascal Dubost

Par Florence Trocmé

Quatre « brèves de lecture » de livres de Frédérique de Carvalho, Christophe Esnault, Ana Tot et Thierry Le Pennec par Ludovic Degroote et Jean-Pascal Dubost.
CarvalhoFrédérique de Carvalho
3 montagnes & 2 océans
propos2 éditions
118 p., 13 €
« tu étais dans la barque tu /dormais quand la corde s’est /détachée » : ces vers liminaires de 3 montagnes & 2 océans laissent entendre le livre comme une métaphore possible de la vie ou de l’auteure, car on peut entendre un je dans ce tu symétriquement redoublé, ainsi que le participe passé du verbe taire qui libère ce que ce tu aurait justement à dire. Frédérique de Carvalho ne donne pas d’indices autobiographiques qui viennent prouver cette hypothèse, mais au long du livre l’évocation de l’enfance (1) (« l’enfance   première   barque » p. 27) revient, entre ses heurts et ses découvertes, comme un arrière-plan qu’on emmène toute sa vie (« l’enfance   le baluchon » p. 87). Face à ce qui encombre  (« comment faire corps (...) // il faudrait démêler l’intime / et regagner les sables (...) // un vrac mal dessiné » p.86), ou ce qui violente (p. 96), des figures récurrentes et rassurantes, celles d’animaux (dont le loup - indompté mais sécurisant ?), de lieux marins ou montagnards (deltas, paysages fjordiens, Gange, cairns), s’accompagnent d’un bâton qui pourrait symboliser la marche dans ce double espace, extérieur et intérieur : « on reprend le bâton / le bâton ouvre   le   ciel » (p. 73). Le vers également est ouvert, souvent truffé de blanc, posé par séquences courtes, favorisant rejets et coupes, comme s’il cherchait, lui aussi, une forme d’apaisement ou de sérénité qu’une anagramme finale semble proposer dans son évocation d’un paysage mixte : « la langue   la lagune » (p. 113)
1. L’auteure a publié aux mêmes éditions en 2016 Déménager l’enfance.
Ludovic Degroote

EsnaultChristophe Esnault
Mordre l’essentiel
Tinbad, 336 p., 26€
C’est un livre fou, démesuré, débordant d’énergie suicidaire et de non-volonté active et d’humour mélancolique ; l’éloge du ratage total, existentiel et littéraire. Réunissant des textes publiés en revue, l’ensemble paraît foutraque pourtant bien construit autour d’une idée centrale, le nombril de l’auteur ; celui-ci ouvrant sur un trou noir sans fin, car le nombril est le signe d’un lien coupé. Usant d’une grande diversité formelle, de moult procédés dadaïstes comme le détournement, le montage, mais aussi de l’accumulation ad nauseam, de la logorrhée auto-centrée, de lettres fictives (etc.), maniant le brocard et l’apostrophe, le lard et le cochon, usant d’un humour cynique de pisse-vinaigre, l’auteur, en poète maudit assumé, glorifie sans vergogne son ego en célébrant son génie méconnu engoncé dans toute une vie bien ratée : « Savoir que rater sa vie est un acte majeur » (Serge Gainsbourg ou Pierre Autin-Grenier n’auraient pas contredit). Vous opérez une fusion des auteurs déjà cité avec Nietzsche (dont il dénonce par ailleurs le plagiat anticipé), Jules Renard, Cioran, Houellebecq, Charles Bukowski, Antonin Artaud, Sylvia Plath, Lautréamont et, citée en épigraphe, Sarah Kane, et vous obtenez une petite monstruosité d’intranquillité. C’est parfois illisible, mais volontairement, car il s’agit bien, dans l’entreprise du dénigrement amusé de soi, d’épuiser le lecteur pour compter les survivants : c’est en tuant le lecteur que l’auteur se suicide littérairement. On peut aussi étouffer, être assourdi, mais le protéiformisme d’Esnault sauve de l’ennui et du ras-le-bol, et on se prend souvent à rire de tant noirceur, et c’est, in fine, drôle souvent, et osé. C’est une littérature libertaire qui a choisi le pessimisme comme drapeau noir, à la limite de la littérature bouffonne, et cependant terriblement lucide. Et la terrible lucidité des écrivains, ça fait peur. Lecteur, si vous préférez la bluette rosée, lisez plutôt Cioran.
Jean-Pascal Dubost

Mottes 1ere Couv coulAna Tot
Mottes mottes mottes
Le Grand Os
122 p., 12€
(2ème édition revue et augmentée)
Au format carnet à dessin avec reliure à spirales, et lecture aller-retour, Ana Tot, ainsi que dans le titre dans lequel le son de son nom tombe et fait écho, Ana Tot déploie une série de poèmes à résonnances ludiques. « Dans équilibre/il y a/libre » annonce le premier poème marquant l’intention : librement rester en équilibre entre le son et le sens qui en découle, s’il en découle. En effet, parfois, à force de jeux, de pirouettes et de tourniquets sonores, de vers ou de rimes écho, de légèreté comptine, d’apesanteur verbale, parfois, en ces poèmes généralement courts qui ont l’air quelques fois de nursery rimes qui tournent autour d’un point central (« un autre moi qui point en moi ») jusque « courir le risque/du disque rayé/du dit que l’on raille/du discours qui déraille » et font songer à la déraison rythmique de Ghérasim Luca, parfois et alternativement on a le sentiment qu’Ana Tot joue avec la fameuse hésitation son/sens de Paul Valéry et par conséquence avec le sérieux de la poésie et s’en moque comme une enfant détournant le sens des mots, ou travaille à la limite du non-sens en cela que les sons font que le sens du poème tourne en rond et se mord la queue ou se court après, et d’autres fois encore, on voit au cœur du poème la poète se retourner pour révéler qu’il n’y a rien à révéler (ironie orphique ?) Au-delà des jeux sonores, c’est à lire comme une petite moquerie sans méchanceté de la poésie sérieuse.
Jean-Pascal Dubost

Le pennecThierry Le Pennec
Un tour au verger
La Part Commune
90 p., 13€
Commençant ce recueil par un poème au titre néologique, « Grassitudes », et la description d’un labour, le poète dit sa gratitude à l’égard de son travail (agricole), et suivant une métaphore ancienne (qui a l’heur, chez Thierry Le Pennec, de n’être nullement éculée), à l’écriture du poème. Recueil parce que le poète accueille des instants de vie agricole, en poète-paysan, et y exprime en suivant son propre labour son plaisir au travail (chose fort rare). On pressent une calme lenteur, presque un apaisement sensuel à travailler la terre, qui s’oppose fermement à la folle vitesse du monde, « ô long/travail que celui de pousser les jours l’un après l’autre ». Entre « la platitude/d’un champ et de son ciel », l’infime intérieur du poète prend le temps de considérer l’infime événement extérieur qui s’y dépose, et comme étant de la plus haute importance et sujet à méditer le monde. Au rythme d’une syntaxe qui suit le fil d’une pensée parsemant par-ci par-là des mots anglais et des mots bretons, qui la décalent comme une pierre qui se trouve dans son sillon, on ressent aussi, en tant que lecteur, on le vit concrètement au fil de sa lecture, un apaisement suscité par la matérialité des choses du quotidien. Entre ciel et terre, un poète est à l’écoute du mouvement imperceptible du cosmos, et marche à grandes enjambées atemporelles vers celui qu’il célèbre dans un de ses poèmes, Li Po, pour écouter à ses côté « le son des gouttes de neige/sur les marescences le long des talus ». Loin des bruits de la poésie actuelle, des réseaux sociaux, des réseaux tout court, Thierry Le Pennec poursuit son lent labeur dans le profond terrestre.
Jean-Pascal Dubost


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