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(Note de lecture), Intime étymon, de Henri Abril, par René Noël

Par Florence Trocmé

La purgation des diètes

AbrilLe poète découcheur « Plutôt que de chanter sur la lyre d'or, il faisait son lit dehors » (p. 57) : Henri Abril avec le Baigneur de Kasimir Malevitch pour talisman distribuant courbes et couleurs en couverture, nous envoie ses inflexions et pesées, les nouvelles de (la) sa poésie vue depuis la barque du fragment incisif prenant la vitesse à son jeu, tantôt lenteur du sens délié, dénouant les stases - l'est trop souvent lait figé, tourné -, tantôt rayons de paronymes, de rimes internes et externes lexicales et mentales provoquant des avalanches, des raccourcis et des distributions nouvelles de l'histoire-temps, des voisinages inédits entre faits et personnes, créateurs et entités vivantes du monde extérieur à l'homme avec pour viatique l'abrégé onomastique de quatre-vingt poètes de tous les temps.
Aux anathèmes, aux thèmes (de vithèmes et morthèmes nourri, le lecteur bientôt enhardi devient Bernard-l'Hermite et assiste alors à la convection, La règle de Porchia « Regarde bien les yeux bien ouverts, puis ferme-les pour mieux voir à l'envers. » (p. 84), se voudrait lui aussi dénoueur de fils de convictions du poète-yéti qui tranche la question de l'invisible et des pas, trace, à l'exemple de Varlam Chalamov, une voie inaugurale dans la prose désarçonnant au besoin les empreintes convenues, Henri Abril corps vif prend ici les voies transversales de l'aphorisme - aphorimes, voies des dehors du bel, beau et vrai sublimes, soit les à-côtés, nervures microniennes des feuilles d'arbre, le vert pâle, espace neuf - sans lesquelles aucune métamorphose n'a lieu - élimés, troués d'avoir tant servi, Henri Abril substitue la vie infime, les accidents et les quantums des substances sous le signe d'Ovide et Martial, de leurs ironies envers leurs semblables et eux-mêmes que le poète ajuste au siècle neuf.
A l'heure où tout finit avant même d'avoir commencé, le mot et ses syllabes, ses lettres affranchies, exonérées du servage créent au plus près de soi et de l'infini, articulent l'indéterminé et l'histoire. Rimes, mires, grimoires de l'invisible au cœur des pigments de chaque lettre magique androgyne, évidence et énigme liées indéfectiblement en chaque signe de nos abécédaires où les noms propres et les noms communs sonnent et dissonent, partagent les étymologies aussi mystérieusement que manifestement, les tons intérieurs et les tailles des pensées envers les uns ou les autres ajustés en nous, Sans confession, sans concession. « Ce qui déroute en toi, Durutti, c'est un rite qui dure et dure, bien que jeté aux orties » (p. 41). Le poète devient rime et moire de lui-même inscrit dans l'histoire, la storia d'Elsa Morante. Fidèle à son insu à ses poèmes dont il sait, à l'instant où les lettres, le noir et le blanc de chaque mot surgissent de sa main sur la page, qu'à l'égal des songes exclus, ils rythment et prolongent les créations de ses devanciers.
Guennadi Gor (1) que Henri Abril a traduit, n'aurait-il pas souscrit à cet ajustement des fils de l'histoire où autant le tragique que le comique d'inconséquence de nos vies deviennent clairs et transparents ? Lui qui sous le siège de Léningrad vit et écrit des scènes de cannibalisme, hôte et ami d'âme des obérioutes prenant eux-mêmes le témoin de la verbocréation des mains de Vélimir Khlebnikov, n'a-t-il pas éprouvé combien la poésie et l'homme coïncident, A la fois baptême, bilan et anticipation, car ce n'est qu'avec la mort que s'ouvre la cage du nom - pour le laisser s'envoler dans une sorte de danse rituelle, à la façon de la nostalgie radieuse suivant l'orgasme. (p.8) ? Henri Abril inscrit dès lors sa poésie dans l'ère nouvelle qui fait fi des interdits, des modes, nez à nez avec l'histoire alors même que peut-être il pensait naviguer à l'estime, ainsi que Guennadi Gor écrit Blocus à l'insu de ses proches qu'il veut épargner, sans même savoir si quelqu'un pourra lire un jour ses poèmes, et efface le non-écrit de l'anti-vie exclusive, seule légitime à son époque.
Les poètes ne vivent-ils pas déjà ce présent où Andromède et La Voie lactée échangent, se transforment mutuellement ? Plus l'époque nie le manifeste, plus poètes et prophètes, experts du trivial, de l'infime, du bas-côté, des ravins (Aïgui) font chorus. Le siècle piétine, refuse de commencer, répète l'échec connu. Ces invaginations, ces refus de la liberté libre stimulent, libèrent le poète qui crée le passé et le futur à neuf, l'avenir vu agençant les répétitions fertiles, atomes divers et mêlés écoutés par l'oreille du poète. À lire Henri Abril, le poète imite son timbre, sa propre poésie qui n'est qu'à travers celles des autres, sa vie et ses écrits indissociables ; Hermès n'est-il pas lui-même à travers autrui, les hommes et les dieux et les énergies qui l'excèdent ?
L'imposition des lettres à l'égal des mains guérit, courant marin invisible, le sang et l'eau brassés, le corps du poète observe depuis son dedans les paysages du dehors, l'infini des conceptions en amont des langes et des orées surpris par cette méthode inusitée dégage de nouvelles régions, l'aire arpentée par les découvreurs de mondes que sont les poètes, deviennent conjurations kamtchatkales - hommes originaires de la péninsule du Kamtchatka de l’Extrême-Orient russe - le poète cueillant en course ces initiations qu'il renouvelle sans cesse afin que le gel des superstitions ne les fige pas dans le non-monde, entre la vie et la mort à jamais.
L'écrit, poème ou fulgur, de Henri Abril, a une tonalité unique, faisant du français, langue rétive, un instrument qui vibre d'une musique certaine, aromates ponctués d'une ire ionisée, l'ironisme des diatribes où le sens, les citations dévorent l'autosatisfaction, démallarmisent la langue sans renoncer à l'abstrait concis, pénétré, conflagré de vie concrète, proche d'Alejandra Pizarnik faisant sonner la langue espagnole d'Argentine d'une façon unique Non, rien qui puisse, Alejandra Pizarnik, abolir le hasard que tu engendras prise de panique. (p.131). Deviner et devenir ont parties liées dans cette résonance - tel qu'Eve Malleret traduit Le poème de la Montagne et Le poème de la fin de Marina Tsvetaïeva en français avec l'âme des deux langues en mains (2) - où les contraintes deviennent ces jumelles, rimes, syllabes où l'on rame entre Charybde et Scylla. Contraintes dans l'art - contre l'étreinte du hasard. (p.82), les rimes loin de se limiter à une simple fonction mnémotechnique, permettant de prospecter autant le sens, le dedans du sujet, les environs que sont le passé et le futur.
Peu a été dit de cet ouvrage où thèmes numérotés, espacés dans le corps des quatre parties de ce livre, Poétique, Paraproverbe, Post-utopie... proposent autant de façons de lire, de livres, de livrets dans l'ouvrage placé sous le signe Rrose, l'érotique de Marcel Duchamp pour l'acoustique de sa causticité, de Leiris pour son timbre et le franc-jeu de son autocritique et de ses gloses, Intime Etymon déclarant une vie d'un homme, déclinant originalement une autobiographie, montages d'analepses et de prolepses inscrites dans la chair et l'esprit du poète, de Nerval rare inventeur du français oral et écrit..., au moins le lecteur peut-il signaler que le poète s'étonne de la brièveté, coup d'ailes de sa vie lorsqu'il se trouve nez à nez avec son berceau, n'ayant de cesse, dionysien dionysiaque, bachique, de dire-décrire le jeu des heurts, d'affirmer qu'aucune bassesse ni défaite ponctuelle ou monstreuse collective ne peut battre en brèche l'amour qu'il porte à la vie-poésie, vie et poésie indissociables à ses yeux où les frontières entre profane et sacré sont créées, frappées du coin du vers, à neuf. 
René Noël
(1) Guennadi Gor, Blocus [POESIE], édition bilingue, Traduit du russe et présenté par Henri Abril, Circé, 2010
 (2) Marina Tsvétaïéva, Le Poème de la montagne, Le Poème de la fin, édition bilingue, Traduction d'Eve Malleret, L'Age d'Homme, 1984 - Le ciel brûle suivi de Tentative de jalousie, Préface de Pierre Léon et d'Eve Malleret, Postface d'Eve Malleret, Poésie/Gallimard, 1999
Henri Abril a un site internet où toutes les références de ses livres et traductions sont disponibles
Henri Abril, Intime Etymon, Editions des Aonides, 2018, 135 pages, 9 euros
Sur le site de l’auteur, avec quelques extraits.
« Au fond de toi, anonyme, l’âme qui ânonne et que tu mimes.


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