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Radicalement Madani

Publié le 26 novembre 2018 par Morduedetheatre @_MDT_

Radicalement Madani

Critique de J’ai rencontré Dieu sur Facebook, de Ahmed Madani, vu le 21 novembre 2018 à la Maison des Pratiques Amateurs de Saint-Germain
Avec Mounira Barbouch, Louise Legendre et Valentin Madani, dans une mise en scène de Ahmed Madani

On ne présente plus Ahmed Madani. Certes, j’ai raté Illumination(s). Certes, j’ai raté Je marche dans la nuit par un chemin mauvais. Certes, j’ai raté sa presque trentaine de mises en scènes qu’il a proposées depuis les années 90. Mais devant F(l)ammes, j’ai eu, sans mauvais jeu de mots, une illumination. Comme une évidence. Ce spectacle portait quelque chose. Au-delà d’un message, il émanait de ces 10 jeunes femmes une énergie, presque une forme nouvelle de vie qui éclatait sur scène et laissait une trace durable. Je pensais retrouver quelque chose de cet ordre dans ce nouveau spectacle. Mais je ne m’attendais pas du tout, du tout, du tout, à ce que j’ai vu.

Dans J’ai rencontré Dieu sur Facebook, Ahmed Madani met en scène une relation mère-fille dans ce qu’elle a de plus quotidien – la danse pour se défouler dans le salon, les gâteaux au chocolat d’anniversaire, les confessions sur les histoires de coeur. Un quotidien qui va se retrouver chamboulé par la rencontre de Nina, la jeune fille, avec Amar, un soldat d’Allah vivant en Syrie, sorte de chasseur de tête du net placé sur des réseaux stratégiques pour faire du lavage de cerveau à des jeunes sans défense. Un radicalisé pour radicaliser.

Je me sens investie d’une mission difficile. Il va m’être compliqué de parler de ce spectacle sans trop en dévoiler, il va être délicat d’expliquer le génie de Ahmed Madani sans trahir les sensations, les montagnes russes d’émotions, l’inventivité qui caractérise cette pièce. Je voudrais que vous soyiez, face à ce spectacle, aussi surpris que j’ai pu l’être. Il va donc falloir qu’après cet article je vous laisse presque aussi vierge que vous l’étiez en arrivant. Pas forcément évident. Mais essayons.

Ahmed Madani a abattu une nouvelle carte. Loin d’être conventionnelle, F(l)ammes abordait la place de la femme et le poids de la diversité dans la société d’un point de vue que, presque instinctivement, j’avais presque décrété « vision Madani ». Jamais je n’aurais pensé qu’il aborderait ainsi la question de la radicalisation. Pour moi, il invente un nouveau genre. Je crois n’avoir jamais vu ça au théâtre. Je ne pensais même pas cela possible. On sent, à travers ce spectacle, la parole d’un homme profondément libre. Sur ces questions sensibles, qui peuvent rapidement approcher des points de tensions, c’est sans doute culotté et courageux, mais surtout très réussi.

On sent quand même une patte. Dans la direction d’acteur – parfaite, tout simplement – et surtout dans la clarté qui se dégage de la scène, on sent la main de Madani. Je découvre en Louise Legendre une jeune comédienne qui dégage une telle puissance que voir le piège se refermer progressivement sur son personnage en est d’autant plus troublant, révoltant mais surtout pertinent. Le message de facilité de la radicalisation passe d’autant mieux, et malgré la force de la jeune fille, elle n’est au fond qu’une gamine en attente d’affection.

Le duo qu’elle forme avec Mounira Barbouch est touchant, on s’y identifie facilement : parfois exemples, parfois miroirs. Dans la solitude qui l’enveloppe progressivement, Mounira Barbouch désespoir et incompréhension, dans une partition parfois poignante, jamais pathétique. Valentin Madani, enfin, qui à mon sens porte en grande partie le propos de la pièce, n’est pas encore assez audible. Le comédien, qu’on sent plein de qualités, est un peu écrasé par le poids du message qui est le sien – mais je n’ai aucun doute sur le fait que la main du metteur en scène viendra consolider cela au plus vite. Et puis, tout n’est pas perdu : quand il est question du théâtre comme moyen de sauver le monde, j’ai quand même eu la chair de poule.

Aurait-on rencontré Dieu au théâtre, ce soir ? Peut-être.

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