Magazine Culture

(Note de lecture), No limit Tanger, de Christoph Bruneel et Thierry Rat, par Jean-Pascal Dubost

Par Florence Trocmé

1 Du Marsais, 2 Louis Domairon, 3 Paul Zumthor, (Note de lecture), No limit Tanger, de Christoph Bruneel et Thierry Rat, par Jean-Pascal DubostThierry Rat et Christoph Bruneel sont deux grands (vigoureux) lecteurs à haute voix, et ça se voit dans le présent ouvrage écrit à quatre mains et publié par les éditions Cormor en nuptial (anagramme de " L'amen-production "), éditions belges, et tout nouvellement créées (c'est à saluer). Un livre écrit à quatre mains, certes, mais d'une seule voix, sans indications d'auteurs, les voix se mêlant en une, comme pour gronder ensemble d'un seul souffle et mieux revendiquer d'un seul, mais (sur)multiplié, pour se faire entendre. Car c'est un livre bruyant, sonore, à l'expansion exagérative, sinon outrancière, mais fort percutante, un long texte physique qui se débat contre et avec la langue, violemment et amoureusement ; le poème y est " un jouet du vague à l'arme dégainé". C'est une bousculade, une salve de sons, et tous les moyens et procédés spontanément réfléchis sont bons pour faire son : allitérations, échos sonores, échos rythmiques, homotéleutes, concaténations, écholalies, onomatopées, paréchèses, prosonomasies, homophonies, etc. (une liste serait non exhaustive), suivant un principe théorisé par Du Marsais dans Des tropes et auquel on peut souscrire aisément, " En effet, je suis persuadé qu'il se fait plus de Figures en un seul jour de marché à la Halle, qu'il ne s'en fait en plusieurs jours d'assemblées académiques. Ainsi, bien loin que les Figures s'éloignent du langage ordinaire des hommes, ce serait au contraire les façons de parler sans Figures qui s'en éloigneraient " 1. No limit Tanger fait œuvre d'une concentration de ces " Figures ". Quelques fois, les mots se télescopent, sans liens grammaticaux, comme des coups de béliers martelés contre le portail de la forteresse Langue, " en rang - digne - salut - drapeau - repos - sardines - métro - auto- boîtes - concentrés -... " Très musical sans recherche d'aucune musicalité agréable au sens de l'ouïe, le texte se déploie comme une longue partition dans laquelle les mots semblent avoir pour office d'être notes ; on lit un opéra rock-poèmes (façon déjantée de The Rocky Horror Picture Show plutôt que façon sirupeuse de Starmania), un foutraque de langue.
Bien entendu, les deux poètes bruiteurs et " hululueurs/grondeurs/crépiteurs/froufrouteurs " ne font pas du bruit pour faire du bruit, et c'est " un boxon multiprise " qui se lit, avec maintes entrées, polémiques et satiriques. Les accumulations sonores fabriquent du phébus, dont on peut néanmoins décrypter l'obscurité (" Le phébus n'est pas si obscur [...] C'est un brouillard, dans lequel il entre quelque rayon de lumière. Mais cette lumière est trop faible pour que nous puissions distinguer les objets " 2). Le son défait le sens, et ça vous invite à regarder les mots de près pour que vous les absorbiez par les yeux afin qu'ils explosent de sens dans l'oreille interne, " les mots répétés cherchent leur sens, leur essence ", écrivent-ils. Assurément, des extraits eussent pu être publiés dans l' Anthologie des grands rhétoriqueurs3 de Paul Zumthor, si Thierry Rat et Christoph Bruneel avaient été les contemporains d'Octavien de Saint-Gelays, de Guillaume Cretin ou de Jean Molinet (à l'instar de quelques-uns de leurs antécesseurs TXTistes). C'est un texte provocateur, offensif, guerrier, qui reprend les bruits sublunaires glissés dans une " syntaxe mécano-guerrière d'une frénésie collective " pour les renvoyer à l'envoyeur, qui aussi ferraille avec une certaine poésie, une poésie de langue gentille et cucul la praline, et par conséquence fait irrévérence à la langue BCBG des poètes embobelineurs. Le phébus s'éclaire en effet grâce à quelques phrases distillées ci et là,
la démocratie est un leurre pour fornicateurs bien pensants
croassez et multipliez-vous sous les nénuphars du capital,
grenouilles vertes des marécages du vide

On l'a dit, les deux poètes frondeurs, d'une même voix, n'ont nulle intention de faire plaisir au lecteur,
les queues se dressent étendards sans glands levés
décharge de cavalerie dans les femelles matrices
vagins réceptacles décomplexés du surplus militaire
...
Façonner l'avenir avec du sperme suranné ajouter au moment propice une goutte d'actualité et l'image reflétée est bien l'image désirée, le désir sublime de se prolonger dans l'espèce dans l'idée qu'une foule une multitude de semblables garantiront la pérennité des images engendrées. (Commémorations et anniversaires, centenaires et autres points d'accumulation de formules tiendront le temps suspendu à la célébration sur l'autel de la commune supercherie)

On l'a dit.
C'est un livre d'humeur noire, et il y a " de l'humain dans l'humeur de la main qui trace ", c'est du bousculé brut et brutal destiné à faire réagir, bien sûr, et à ficher un coup de tatane dans la fourmilière endormie.
Jean-Pascal Dubost
Christoph Bruneel et Thierry Rat, No limit Tanger, Cormor en nuptial éditions, 80 p., 22€
Des Tropes ou des différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue, 1730
Rhétorique française, 1804
Anthologie des grands rhétoriqueurs, 10/18, 1978


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Florence Trocmé 18683 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines